#geneatheme : un ancêtre, le lieutenant Toussaint Girardot

La tradition familiale avait gardé jusqu’au XXe siècle le souvenir de cet ancêtre officier de l’armée napoléonienne et venu du côté des Vosges pour s’installer à Sète.

On savait même son prénom, Toussaint, qui a ensuite été porté par tous les aînés des Girardot jusqu’à mon grand-père, né en 1900 : Toussaint Hilaire, Toussaint Roch, Marius Toussaint Hilaire, André César Toussaint. Ce prénom était d’ailleurs à la mode au XVIIIème siècle, puisque c’était aussi celui de Toussaint Louverture, le libérateur d’Haïti. La consultation des états de service de mon aïeul ainsi que les registres d’état-civil m’ont permis de reconstituer son itinéraire.

Les origines

Arrière-grand-père de mon propre arrière-grand-père, donc mon Sosa 128, Toussaint Girardot est né le 28 décembre 1764 à Meurcourt en Franche-Comté, aujourd’hui en Haute-Saône, 14 km à l’ouest de Luxeuil. Rien de marquant dans ce village où les deux principaux monuments, l’église et le lavoir municipal, ont été bâtis d’après la naissance de Toussaint.

Meurcourt, Haute-Saône.

Son père, Étienne, est un laboureur. Comme on le sait, dans les campagnes de l’Ancien Régime, ce mot de laboureur désigne un statut social, celui du paysan qui possède quelques terres ainsi que l’attelage nécessaire pour les travailler. Un laboureur est un paysan sinon aisé, du moins à l’abri de la misère. Ce n’est donc pas forcément la nécessité financière qui a poussé Toussaint à choisir une carrière militaire. Le seul indice qui irait dans ce sens est le fait que Toussaint ne soit pas un fils unique, car il a un frère aîné, Jean François, né en 1761, et quatre frères cadets.

L’engagement

Le 12 octobre 1786 Toussaint, qui va avoir vingt-deux ans, s’engage au Régiment d’artillerie à pied, appelé Besançon, mais basé à Auxonne en Bourgogne. À son engagement, qui était d’une durée de huit ans, le nouvel artilleur percevait une prime de 40 livres et un pourboire qui ne devait pas dépasser 40 livres. Il recevait chaque jour une solde de 6 sous 10 deniers. On n’a aucun portrait ni aucune description physique de Toussaint ; on peut seulement supposer que sa taille atteignait ou dépassait 5 pieds 4 pouces, taille requise pour être affecté dans l’artillerie, soit 1,73 m.

Caserne du XVIIIème siècle à Auxonne, Côte-d’Or,
rebaptisée « Quartier Bonaparte »,
en hommage au lieutenant Bonaparte, qui y fut élève de 1788 à 1791.

Le 20 octobre 1787 le régiment de Besançon est envoyé à Douai. Toussaint se trouve donc dans le nord de la France quand éclate la Révolution Française et c’est avec elle que sa carrière va prendre son essor :  il est en effet promu fourrier le 1er juin 1792.

Artilleurs sous le règne de Louis XVI,
Esquisse historique de l’artillerie française
par A. de Moltzheim, 1868, Gallica-BnF

Premières batailles

Cette même année 1792, il est à l’armée du nord en Sambre-et-Meuse, où il sert sous les ordres de Rochambeau, puis de Dumouriez. Désormais sa biographie se confond avec les campagnes et les batailles auxquelles il participe : Tieuvrin, camp de Môle, Beaumon, Grand Rhin, Monce, Bruxelles, Louvain, fort de Namur, Charleroy, Tirlemont, Ciney, Cerfontaine. Il est aux sièges de Fort Namur, Maastricht, Charleroy, Le Quesnoy, Valenciennes

Un extrait des états de service du lieutenant Girardot,
établis en novembre 1814.

Le siège de Lyon

On trouve ensuite Toussaint à l’armée des Alpes où il a pour général Kellermann. Du 7 août au 9 octobre 1793 il participe au siège de Lyon qui, dominé par les Girondins et les royalistes, s’est révolté contre la Convention. Les hommes de Kellermann, au nombre de 9000, prennnent place au nord de la cité sur laquelle les artilleurs tirent des boulets chauffés au rouge et déclenchent de nombreux incendies. Ils envoient pendant le siège vingt-huit mille bombes et douze mille boulets sur Lyon dont leur armée s’empare. La Convention peut déclarer : « Lyon fit la guerre à la liberté ; Lyon n’est plus ». Les représailles sont impitoyables : sous la direction de Joseph Fouché,   plusieurs centaines de personnes sont exécutées dans la plaine des Brotteaux au moyen de canons chargés avec de la mitraille. Toussaint a dû bien se conduire pendant le siège, car son ascension continue : il est promu sergent le 10 août 1793 et sergent major le 3 mai 1794.

Siége et prise de la Ville de Lyon le 9 Octobre 1793, ou 17 Vendemiaire
An 2 de la République  – estampe
Gallica-BnF.

En Italie avec Bonaparte

De 1795 à 1800  Toussaint est affecté à l’armée d’Italie et passe les Alpes avec Bonaparte : « l’obstacle le plus difficile à surmonter était de faire passer l’artillerie sur le sommet de ces monts. La perspective d’un chemin de plusieurs lieues de long sur dix-huit pouces de large, pratiqué sur des rochers à pic, ces montagnes de neige qui menacent de se précipiter sur leurs têtes, ces abîmes où le moindre faux pas peut les engloutir, rien n’a pu effrayer les soldats. » (Alexandre Foudras, Campagne de Bonaparte en Italie,  An VIII). Toussaint suit Bonaparte dans ses victoires : Lodi, Pavie, Plaisance, Arcole, Rivoli, Castillon, passage du Mincio, de l’Adige, Marengo ; il prend part également à un certain nombre de sièges : ceux de la citadelle de Milan, de Mantoue, de Liongone, de Saint-Marin.

Passage des Alpes par l’Armée française,
estampe, Gallica-Bnf

Les années de garnison à Sète

De 1802 à 1813 il est « sur les côtes de la 9ème division chargé avec son Détachement de défendre une partie des côtes maritimes de l’Hérault […] dans la division du Général Comte Dessaix Commandant l’artillerie. » (États de service).

Le 15 janvier 1806 Toussaint est nommé lieutenant à la 78ème Compagnie de Cannoniers garde-côte. L’arrêté du 28 mai 1803 a organisé ces compagnies et en a affecté trois à Montpellier ; il a aussi fixé leur uniforme : « L’uniforme des canonniers-gardes-côtes sera composé d’un habit de drap bleu national, parements bleus, revers et retroussis vert de mer, doublure de serge et cadis blanc, gilet et culotte de tricot vert de mer, chapeau bordé de laine noire, bouton de métal jaune, timbré d’une ancre, d’un canon et d’un fusil. Les distinctions relatives aux différents grades des officiers et sous-officiers seront les mêmes que dans l’infanterie. »

En fait c’est à Sète – qu’on écrit Cette jusqu’en 1928 – que Toussaint va exercer ses fonctions de lieutenant, qui ne sont pas de tout repos. Depuis Trafalgar les Anglais sont les maîtres en Méditerranée et les activités du port de Sète sont considérablement ralenties. Les corsaires britanniques entravent même la pêche au thon et vont jusqu’à attaquer un pêcheur d’huîtres. Les Sétois ne peuvent plus sortir en mer et en sont réduits à pêcher dans l’étang de Thau. L’escadre anglaise en Méditerranée, qui compte une trentaine de navires, essaye à plusieurs reprises d’incendier bateaux et marchandises présents dans le port.

Pendant une nuit de 1805 les Anglais bombardent la corniche de Sète. En novembre 1807 ils envoient des fusées incendiaires sur les navires amarrés. Au mois d’août 1808 ils débarquent à deux reprises sur la plage des Aresquiers afin de détruire le sémaphore. La nuit du 11 au 12 septembre de la même année des chaloupes anglaises tentent d’incendier la ville tout en se tenant hors de portée des canons français. En juin 1809 Sète subit de nouveaux tirs de fusées incendiaires. (Jean Sagnes, Histoire de Sète, Éditions Privat, Toulouse, 1991) La garnison est donc en état d’alerte permanent et l’affectation de Toussaint dans cette ville est loin d’être une sinécure.

Le port de Sète au début du XIXème siècle,
par Louis Garneray, Gallica-BnF

Dernières affectations, dernières batailles

Le 12 février 1814 Toussaint devient lieutenant de 1ère classe à la 29ème Compagnie d’artillerie mobile dans le 2e Régiment d’artillerie à pied. Cette même année 1814 le retrouve à l’armée de Lyon avec laquelle il prend part à un certain nombre de combats : St-Julien, Carrouge, Fort l’Écluse, Annecy, Ecquebelle, La Chavanne.

Il revient ensuite à la 78ème Compagnie de Cannoniers garde-côte, dont il commande le détachement, du 5 juin 1814 jusqu’au 26 novembre de la même année, où la Compagnie est licenciée. Toussaint est alors proposé pour la solde de retraite.

Un mariage et une nombreuse famille

Le 1er février 1815 Toussaint épouse à Sète une jeune fille dont le prénom rappelle que, quand elle est née,  le 29 avril 1794, Robespierre était au pouvoir : elle se nomme Civique Abeille. En effet les petits Sétois nés dans la même période qu’elle ont souvent des prénoms jacobins : Liberté, Catherine Égalité, Catherine Liberté, Colombe Égalité, Sincère Montagne, Tell Marat ; d’autres s’inspirent de la république romaine : Cicéron Égalité, Regulus Guillaume, Citius Benoit.

Civique Abeille est la fille d’un tonnelier, Joseph Tinel. Quand elle se marie, elle signe « Marie Tinel » et, plus tard, les jacobins n’étant plus en odeur de sainteté, elle se fera appeler Marie Civique. Un premier fils naît du couple, le 1er juin 1815, – compter les mois ! – Toussaint Hilaire, dont je descends. Le couple aura sept autres enfants : Joseph Alexandre, Louis Etienne, Adolphe, Elisabeh, Françoise, Marie Rose et Isabelle.

La signature de Toussaint Girardot
au bas de l’acte de nassance de son fils Toussaint Hilare en 1815.

Toussaint Girardot est décédé à Sète le 1er décembre 1835.

8 réponses à “#geneatheme : un ancêtre, le lieutenant Toussaint Girardot

  1. Passionnant de pouvoir suivre ainsi la carrière d’un ancêtre du XVIIIe siècle. D’où viennent ces précieuses informations sur les affectations de Toussaint Girardot ?

    Le nom de Sète me rappelle toujours la belle chanson de Brassens.

    • Merci pour votre commentaire. J’ai utilisé ses états de service, obtenus il y a pas mal d’années au Fort de Vincennes auprès du service historique de l’armée. Ces états de service ont été établis en novembre 1814 en vue de sa retraite.

  2. C’est superbe Jean-Michel ! Un grand BRAVO ! C’est vraiment un très bel article !

  3. C’est un parcours hors du commun que votre ancêtre a vécu !

    Un de mes aïeux était fusilier en l’an 13 en Westphalie et j’ai effectué des recherches à Vincennes qui m’ont permis de reconstituer son parcours et cela m’a passionnée !

  4. Chouette parcours, joliment raconté 🙂
    Ça donne envie de faire un tour à Vincennes et si je ne peux pas, faire appel à des bénévoles…

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