Deux sœurs se noient dans l’étang de Thau en 1695

Un acte de sépulture de la première paroisse de Sète, Saint-Joseph, raconte un fait divers dramatique lui-même très évocateur de la vie des premiers habitants de ce port fondé sur la volonté de Colbert en 1666.

« L’an de grâce 16       et le
       deux sœurs mariées avoient
leur cabane vis-à-vis de la petite
jettée appelée La Montagne de Virgili
où elles ont demeuré l’espace de six ou
sept ans venant tous les ans faire
leur devoir paschal dans la
paroisse dudit Cette et se noyèrent
en passant l’estang à gay pour aller
moudre une mine [de] blé. En foy de ce
ai signé…….               Bousquet
                              Vicaire »

L’acte n’est pas complet : le vicaire l’a rédigé mais il a laissé des emplacements en blanc pour ajouter la date, ce qu’il a par la suite oublié de faire. On pourrait se livrer à une estimation de cette date d’après le contexte : un terminus ad quem est fourni par l’acte suivant sur la page, qui est du 11 janvier 1695 ; par contre la page précédente n’offre pas de terminus a quo, puisque elle contient un acte datant de 1679, les pages de ce registre n’ayant pas toujours été reliées dans l’ordre. La seule conclusion qu’on peut tirer est que l’accident a dû se produire au début de l’année 1695 ou peut-être à la fin de 1694.

Par contre aucune place n’a été prévue pour ajouter le nom des victimes dont l’importance sociale ne devait pas être bien grande. Ce sont seulement « deux sœurs mariées ». On a une idée de leur niveau de vie par le fait qu’elles habitaient une « cabane » ; elles ne résident donc pas dans Sète elle-même, qu’on est en train de bâtir et qui ne compte qu’un millier d’habitants. Mais la nouvelle ville est en pleine expansion et attire beaucoup de monde, d’autant plus que, par une décision royale de 1673, elle est dispensée de tout impôt. Les travaux de construction du port et des jetées amènent une foule de travailleurs des régions voisines qui se logent de façon précaire dans ce qu’aujourd’hui on nommerait un « bidonville », en face de la cité.

Or Sète en ce temps-là est quasiment une île entre étang de Thau et Méditerranée ; seul un gué naturel relie l’embryon de ville à la terre ferme. Sur l’étang de Thau, nous nous permettons de renvoyer à l’article que nous lui avons consacré à l’occasion du ChallengeAZ. Or il arrive que le vent venant de la mer fasse monter les eaux de ce gué (Jean Sagnes, Histoire de Sète, Privat Toulouse 1991, p. 50). Il est donc possible que les malheureuses aient été surprises par une crue inopinée. Leur noyade a dû être facilitée par le fait qu’elles étaient encombrées d’une lourde charge : elles portaient en effet « une mine [de] blé ».

La mine était une unité de mesure exprimant le volume des matières sèches. Elle correspondait à environ 76 l. Le blé pesant entre 750 à 850 kg par mètre cube, on peut en déduire très approximativement que ces femmes portaient environ 60 kg de blé. De quelle manière ? Avaient-elles chacune un sac chargé de 30 kg ou bien s’étaient-elles associées pour en transporter un seul de 60 kg ? De toute manière elles devaient être entravées dans leur liberté de mouvement et l’accident a dû en être facilité. À la lecture de l’acte, nous pencherions plutôt pour l’hypothèse d’un seul énorme sac.

D’où ce blé venait-il ? Au vu de la précarité de leur habitat, il est peu probable que ce soit d’un champ qu’elles auraient cultivé avec leurs époux. Cette « mine » de grains est sûrement le produit d’un achat ou d’un troc. Il est très possible aussi que leurs maris soient des ouvriers travaillant à la construction des jetées, l’extraction des pierres sur place, leur transport et leur dépôt dans la mer nécessitant une nombreuse main-d’œuvre, dont ces femmes ont peut-être fait partie elles-mêmes, car cette main-d’œuvre était également féminine.

Leur tragique traversée suppose l’existence à Sète d’un moulin où leur blé aurait été moulu, ce qui suscite une dernière question : à quel usage la farine obtenue aurait-elle été destinée ? Il n’est guère pensable que leur « cabane » ait été équipée d’un four suffisant pour faire cuire du pain. Existait-il un four communal en offrant la possibilité ? Ou bien cette farine était-elle consommée sous forme d’une bouillie, à la façon du pulmentum des Romains ? Ou bien encore préparait-on une sorte de couscous ?

En conclusion, on relèvera une dernière anomalie dans cet acte de sépulture : il ne comporte pas la formule rituelle « a été enseveli », qui, en l’occurrence, aurait dû être au féminin pluriel. Est-ce à dire que les deux malheureuses ont été entraînées par les eaux, soit vers la mer, soit vers l’étang lui-même, et qu’on na pas retrouvé leurs corps ?

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