Deux Niçois dans la guerre, les frères Astri

Deux photos mystérieuses, toutes les deux au format carte postale et datées de 1917, trouvées dans la collection familiale, mais qui, justement, ne représentent pas des membres de la famille. Une rapide enquête a permis de leur redonner un peu de signification.

Voici ces photos dont la première est celle de deux militaires, un soldat de l’armée de terre en uniforme bleu horizon et un marin ; d’après la signature il s’agit de deux frères, Auguste et Jean Astri. Elle comporte le simple texte « Souvenir du 8 août 1917 ». Elle est adressée à Honoré Bellon, mon arrière-grand-père.
La question est de savoir qui, sur ce cliché, est Auguste et qui est Jean : leurs prénoms sont-ils indiqués dans le même ordre que les personnes sur la photo ?
La deuxième est une photo de mariage où on retrouve le même matelot, dont le béret porte le nom du bâtiment, le Waldeck-Rousseau. Les expéditeurs sont « Mr et Mme Auguste Astri ». C’est donc le marin qui se prénomme Auguste et Jean est le soldat. Le destinataire est le même Honoré Bellon.
Une nouvelle question se pose : pourquoi ces jeunes gens adressent-ils leur photo à mon bisaïeul qui est alors âgé de 61 ans ? La réponse est donnée par une autre photo carte postale, une de celles que mon grand-oncle Victor Bellon, le fils d’Honoré, avait fait exécuter en Bavière où il était prisonnier :

Cette carte est adressée à « Mr Auguste Astri » et elle comporte au verso le texte suivant :
« Puchheim, le 24/9 1917
Reçois, cher ami, ce petit
souvenir de ma captivité et
mes meilleures amitiés.
Bellon Victor »

Auguste Astri est donc un ami de Victor Bellon, qui lui envoie sa propre photo. Pourquoi n’a-t-elle pas été transmise ? Il est possible que le père de Victor qui l’a reçue n’ait pas su à quelle adresse la faire suivre.
Il ne reste donc plus qu’à préciser qui étaient ces frères Astri. Puisqu’une des photos représente un mariage, le plus simple est de chercher celui-ci dans l’état-civil. Il faut ici rendre hommage aux Archives Départementales des Alpes-Maritimes, qui ont mis en ligne les actes de 1917 : la chose est plutôt rare !
En date du 7 août 1917 on trouve effectivement le mariage à Nice d’Augustin Marc Astri, « jardinier fleuriste actuellement matelot à bord du Waldeck-Rousseau. » La jeune épouse se prénomme Antonia. Le prénom officiel du marié est Augustin, mais il se fait appeler Auguste ; de la même manière un de mes grands-oncles, beau-frère de Victor Bellon, était connu comme Auguste par toute la famille, alors que la lecture des registres révèle qu’il s’appelait Augustin.
Autre curiosité : Auguste Astri est jardinier dans le civil ; son frère, cité comme témoin du mariage, est également jardinier, tout comme Victor Bellon et son père Honoré qui sont jardiniers tous les deux ; les parents des frères Astri sont respectivement jardinier et jardinière ; qui plus est, la mère s’appelle Rose ; de son côté le père de la mariée est aussi jardinier ; et un autre témoin du mariage est horticulteur. Le petit monde des jardiniers est florissant à Nice en ce temps-là !
L’acte indique que Augustin Astri est né à Nice le 21 mai 1890 et que son frère est âgé de 21 ans : il est donc facile ensuite de retrouver leur trace dans archives de l’armée.

Auguste Astri

Du 10 octobre 1911 au 8 novembre 1913 il a passé la quasi totalité de ses deux ans de service militaire dans les sous-marins. Le registre de sa classe indique qu’il habite dans le même quartier de Nice que Victor Bellon, à Cimiez. Quand la guerre éclate, il est mobilisé et va servir du 5 août 1914 au 17 novembre 1918 sur un croiseur cuirassé, le Waldeck-Rousseau.
Le croiseur cuirassé Waldeck-Rousseau
 Entré en service en 1910, celui-ci navigue et combat en Méditerranée pendant toute la durée de la guerre contre les vaisseaux de la marine austro-hongroise. Il a un équipage de 900 hommes. Le Journal de bord et le Journal de navigation du navire permettent de le suivre pendant le conflit, qui le surprend dans le port de Toulon, où il est en réparation après s’être échoué dans le Golfe Juan au mois de février.
Le 2 août 1914 à 17h, il tire des « coups de canon annonçant la mobilisation. » C’est le 8 septembre 1914 qu’il peut appareiller et prendre la mer pour Malte où il mouille le 11. Il se joint à une flotte de quinze navires qui navigue en convoi vers les Balkans. Le 17 octobre le Waldeck-Rousseau est devant les côtes du Monténégro.
« Combat devant Cattaro
On distingue un ballon captif et un aéroplane au-dessus de Cattaro. On passe de 40 à 60 tours.
8h 27 Branlebas de combat.
8h 33 Un aéroplane ennemi venant du nord laisse tomber des bombes dont l’une éclate au contact de l’eau à 50 m par tribord
Venu tout à droite à toute vitesse sur un sous-marin dont on voit le périscope à 30° tribord et à 400 m environ. On passe sur le sous-marin qui a plongé et reparaît. »
En même temps le Waldeck-Rousseau doit affronter deux navires autrichiens. Secouru par un autre croiseur, le Michelet, il sort indemne du combat.
Le 4 novembre 1914 il est à nouveau attaqué par un sous-marin, qu’il contraint à fuir. En 1915 on retrouve le croiseur en mer Égée et en août 1916 il affronte encore un sous-marin près de l’île de Pantellaria au large de la Sicile. Ces sous-marins austro-hongrois étaient construits en Istrie sur des plans allemands.
Le 1er décembre 1916 il participe à la tentative de débaquement connue sous le nom d' »événements d’Athènes », où certains membres de l’équipage perdent la vie. Pendant les deux dernières années du conflit, il croise en mer Ionienne.
Auguste Astri, le jardinier de Cimiez, a donc connu la guerre en mer et les batailles navales.

Jean Astri

Son frère cadet, Jean, est né le 15 mai 1897. Il mesure 1,71, a les cheveux châtains et les yeux verts. Il a dix-sept ans quand il s’engage volontairement pour quatre ans dans la cavalerie le 19 novembre 1914.
Edouard Detaille Dragon
Il est affecté au 6e Régiment de Dragons, qui a subi de lourdes pertes, et, quand Jean Astri la rejoint, cette unité stationne à Norrent-Fontes dans le Pas-de-Calais où on est en train de la reconstituer. C’est l’époque où les cavaliers sont démontés et participent comme les fantassins à la guerre des tranchées. Jean prend part aux combats dans la Somme et dans le Pas-de-Calais.
Le 21 septembre 1915 il passe au 23e Régiment de Dragons, qui fait la guerre dans le Pas-de-Calais. À la date du 17 novembre 1915, l’officier qui tient le Journal de Marche écrit :
« Ces tranchées sont des moins confortables ; la mauvaise saison bat son plein ; il pleut sans interruption ; les boyaux, peu ou point draînés, sont de véritables bourbiers sans fin, dans lesquels il faut circuler, travailler, peiner et dormir, sans que les pompes parviennent à faire baisser sensiblement le niveau de l’innommable liquide dans lequel on patauge. »
Les dragons du 23e Régiment sont ensuite engagés dans la Somme, près d’Abbeville.
Le 16 avril 1916, le Journal de Marche donne même une description de la ligne de front, à l’endroit où les cavaliers à pied ont pris position :
« Le secteur occupé par le régiment est situé en avant de Marquivillers dans le bois « du Chariot ». En face, le boche a ses tanières dans le bois « des Vaches ». Entre Roye, où sont les Allemands, et nous, s’étend un vaste plateau, dans lequel la coupure de l’Avre compose un site plein de verdure et de fraîcheur, contrastant avec la sécheresse du terrain fouillé par nos tranchées. C’est le secteur du Bois du Charriot et du Pigeonnier ; dans lequel s’ouvre un ravin perpendiculaire à la ligne ennemie ; ravin enfilé par ses feux, coin plutôt mauvais, car il y pleut des valises, comme on appelle à cette époque et dans cette partie du front, les minen dont les boches sont trop peu économes ! » Les valises sont des obus de très gros calibres, ceux des 210 et des 420 allemands, dans l’argot des Poilus ; quant aux minen, ce sont les projectiles des mortiers, les Minenwerfer.
Le 4 juin 1916 Jean Astri change encore d’affectation et rejoint le 4e Régiment de Cuirassiers à pied qu’on est en train de former à Gournay-en-Bray dans la Seine-Maritime. Le 20 août ce régiment part pour la Somme où il mène la guerre des tranchées dans ce qu’elle a de plus acharné. Au printemps 1917 « il regagne l’arrière et va cantonner dans la région de Meaux (24 avril) ». Il se bat ensuite dans l’Aisne, du côté de Soissons, puis dans l’Oise près de Noyon où il relève une division anglaise. Dans ce secteur il subit d’énormes pertes et doit reculer.
Le 1er avril 1918 Jean Astri est cité à l’ordre de la 1ère Division de Cuirassiers :
« Chargeur d’un courage et d’une endurance exemplaires montrant toujours un mépris complet du danger. N’a quitté sa position de tir que sur le point d’être fait prisonnier alors qu’il venait de faire subir à l’ennemi des pertes sérieuses. »
En mai 1918, le 4e Régiment de Cuirassiers relève le 11e sur le plateau du Plémont dans l’Oise. À la date du 8 juin on lit dans le Journal de marche du régiment :
« À 23h 45 commence brusquement un bombardement d’une violence inouïe, par obus de tous calibres, explosifs et toxiques, sur les lignes, les batteries, les arrières. »
Autrement dit l’artillerie allemande emploie des obus à gaz pour préparer le terrain à l’infanterie qui attaque ensuite, utilisant ses mortiers, les Minenwerfer ; les pertes chez les Français sont considérables : « 39 officiers et 1217 hommes tués, blessés ou disparus. » Les survivants doivent resserrer leurs rangs. Jean Astri est porté disparu dans ces combats le 9 juin 1918.
La page du Journal de marche du 4e RC
qui mentionne la disparition de Jean Astri.
Les totaux en haut et en bas de colonnes
sont des reports d’une page sur la suivante.
En fait il a été blessé par un éclat d’obus et souffre d’une fracture ouverte de l’humérus. Les Allemands, qui se sont emparés du terrain, le recueillent et le soignent. Un de leurs registres mentionne sa présence le 18 juin 1918 dans un hôpital militaire, nommé Cuny, que nous n’avons pas pu localiser ; d’après les documents français il aurait été interné à Mannheim. Sa captivité dure peu, car on le rapatrie comme grand blessé le 9 juillet 1918 par l’intermédiaire de la Croix-Rouge suisse.
Jean Astri a reçu la Croix de Guerre avec étoile d’argent.
Le destin de ces deux frères, semblable à celui de bien des soldats originaires du sud-est de la France, fait mentir la calomnie portée sur eux en 1914 par des politiciens qui accusaient les Méridionaux de lâcheté.

6 réponses à “Deux Niçois dans la guerre, les frères Astri

  1. Touchant de voir autant d’application dans cette restitution de mon arrière grands père.
    Quand la petite histoire croise la grande

    Merci

    • Merci pour votre commentaire ! Très heureux qu’un descendant des personnes évoquées se manifeste. Au fait, duquel de ces deux héroïques frères descendez-vous ? Mon propre père, qui était né en 1925, les avait connus tous les deux.

  2. Janvier 2017 – Quelques nouvelles du Front : le hasard de mes lectures sur le Web me fait découvrir votre travail de mémoire sur les frères Astri et particulièrement le parcours de JEAN. Je croise ainsi – j’imagine – un camarade de régiment de mon grand-père né le 12 décembre 1893, combattant de la Grande Guerre, au 4eme cuirassier et fait prisonnier au Plémont ce même 8 juin… porté disparu comme indiqué sur la première ligne du document JMO illustrant votre travail : Dehondt (Rémy) 28e Dragon puis mitrailleur au 4eCuirassier, soldat de 1ère classe, décoré de la Légion d’Honneur, décédé en avril 1989 à Winnezeele (Nord – région de Dunkerque) a croisé, parlé, ri, souffert ce jour-là, avec Jean Astri avant d’être emmené en Allemagne au camp de Soltau.

  3. « Deux Niçois dans la guerre, les frères Astri ».
    Un début d’explication aux relations entre les familles Bellon et Astri :
    Antoine Astri et Rose Serra, les parents des deux frères Astri, se sont mariés à Nice le 4 aout 1888. Le premier témoin du mariage : Jean-Baptiste Bellon âgé de trente six ans, commerçant.
    Un troisième frère Astri, Joseph né à Villefranche le 4 juillet 1893 a lui aussi donné sa vie dans cette guerre, le 30 décembre 1914 au Bois Mouchot (Meuse).
    Merci pour ces belles photos qui enrichissent notre album.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *