Être optimiste en septembre 1914

Une banale photo retrouvée dans des papiers de famille peut révéler bien des aspects de la société en 1914 et surtout être grosse de leçons pour le temps présent, car on y perçoit les méfaits de la propagande.

Il s’agit en fait d’une carte postale : le tirage des portraits individuels à ce format permettait à la personne représentée d’écrire quelques mots au verso de la carte et de la poster. Celle-ci a d’ailleurs été expédiée dans une enveloppe qui malheureusement n’a pas été conservée. Ce genre de photographie était extrêmement courant en 1914 : les soldats français aimaient bien se montrer en uniforme. On peut en voir un autre exemple, antérieur à la guerre, dans l’article « Mourir pour la Crète« . La coutume était la même chez les Allemands : dans les deux camps la propagande des politiciens, diffusée par leurs valets de la presse, garantissait le prestige de l’uniforme. 
De plus ces photographies étaient parfois offertes par l’armée elle-même. Comme on le voit sur celle-ci, elles étaient réalisées en studio et le photographe se prêtait au jeu, car un véritable décor entoure le modèle : au fond, tout comme au théâtre, on aperçoit une toile peinte qui représente la forêt, lieu sauvage par excellence, propice à étriper l’ennemi. Au premier plan une sorte de pilier qui permet au sujet de prendre une allure martiale tout en l’aidant à tenir le temps de la pose. Ce pilier semble fait d’un entassement de pierres qui évoquent des ruines et symbolisent la rude guerre menée par le fier guerrier représenté. Tout cela est assez étonnant quand on sait que l’unité à laquelle il appartient n’a pas encore quitté la Savoie en septembre 1914.
Le recto de la carte porte même une annotation :

« Souvenir affectueux
Campagne 1914
                 Claret » 

Ainsi, ce brave militaire qui soigne son allure martiale devant l’obectif appelle « Campagne 1914 » le mois et demi qu’il vient de passer sous l’uniforme depuis qu’il est mobilisé et le déplacement d’une quarantaine de kilomètres qu’il a dû effectuer. 
Le verso de la carte comporte quant à lui un long texte, comme si son auteur avait mis un point d’honneur à remplir toute la surface disponible :

« Mercury, 15 septembre 1914
Cher Monsieur Girardot,
J’ai reçu, toujours avec le plus grand plaisir,
votre carte, m’apportant de bonnes nouvelles ! Je
croyais que Mme Girardot avec André vous avaient
déjà rejoints. Ici beaucoup de terrtoriaux ont la
visite des leurs, malheureusement les miens sont
trop éloignés et je devrai fatalement attendre la fin
avant de les revoir. Enfin, ce qui me console, c’est que
les choses vont bien, ce qui activera sans doute le
dénouement final. Espérons que ce ne soit pas trop long.
Je me fais un plaisir de vous envoyer une de mes photos
que j’ai faites faire sur l’insistance de mon fils.
Dans l’espoir que votre santé est bonne je vous
serre cordialement la main
                                       Claret »

Le destinataire de la carte est mon arrière-grand-père, lieutenant de réserve qui vient d’être mobilisé et s’apprête héroïquement à passer la durée de la guerre en Lozère comme officier instructeur. Apparemment il attend d’être rejoint à Mende par son épouse, Marthe, née Viguier, que j’ai bien connue dans mon enfance et qui est une lointaine petite-nièce de l’ermite de Ceyras; avec eux, leur fils André, mon grand-père.
Claret, l’expéditeur de la carte, laisse entendre qu’il fait partie des territoriaux et, comme son képi et son col portent le numéro 107, il est facile d’en déduire qu’il appartient au 107ème Régiment d’Infanterie Territoriale, basé à Annecy.
 Comme on le sait, cette infanterie territoriale regroupait les hommes de 34 à 49 ans qui, en principe, ne devaient pas être envoyés en première ligne, mais étaient affectés à des travaux d’entretien et de terrassement, ainsi qu’à la garde des voies ferrées et des gares. Une autre de leurs misssions était d' »assainir » les champs de bataille, c’est-à-dire ramasser les cadavres et les morceaux d’homme.
Claret serait donc né entre 1865 et 1880, ce qui est cohérent avec l’amitié qui le lie à mon bisaïeul né, lui, en 1878. La localisation de la carte à Mercury en Savoie permet aussi de savoir qu’il appartient au 4ème bataillon de ce régiment qui, le 15 septembre, est stationné à cet endroit.
Le journal de marche de l’unité nous apprend en effet que, mobilisés le 2 août 1914, les hommes ont été cantonnés au Lycée Berthollet d’Anenecy, établissement vide d’élèves, puisque la rentrée était le 1er octobre. « L’effectif des sous-officiers et hommes de troupe qui le composent est de 1600. Les chevaux sont au nombre de 43. » Le 4 août les six bataillons du régiment sont partis en train pour Albertville en Savoie, à raison d’un bataillon et demi, soit 400 hommes, par train. Ils se sont ensuite répartis entre différentes localités, le 4ème se voyant octroyer la commune de Mercury.
Claret se plaint aussi de ne pas avoir de visites de ses proches, contrairement à ses camarades de troupe, car, ami de mon arrière-grand-père, il doit résider comme lui dans le sud de la France et sa famille doit avoir du mal à venir en Savoie. Mais, et c’est un des points intéressants de sa carte, il se rassure en se persuadant que la guerre ne durera pas longtemps :  » ce qui me console, c’est que les choses vont bien, ce qui activera sans doute le dénouement final. Espérons que ce ne soit pas trop long. »
Certes en cette mi-septembre 1914 les Français viennent d’arrêter l’avance des Allemands sur la Marne. Mais pense-t-on encore, comme au début du mois d’août, que la guerre « fraîche et joyeuse » sera courte ? Claret le croit-il vraiment ou bien fait-il semblant d’y croire ? En tout cas il laisse percevoir un certain scepticisme en écrivant « Espérons que ce ne soit pas trop long. »
Qu’est-il advenu de ce simple soldat par la suite ? Le journal de marche de son régiment s’arrête au 11 février 1916, avec la dissolution de celui-ci. Il mentionne que, dès ce 15 septembre 1914, une grande partie des hommes appartenant aux « classes les plus jeunes » sont versés au 30ème et au 62ème régiments d’infanterie. L’état-major devait se rendre compte qu’il fallait renforcer les troupes de première ligne.
Or, le site Mémoire des Hommes cite deux morts nommés Claret, nés respectivement en 1872 et 1878, qui auraient pu commencer la guerre dans l’infanterie territoriale. Mais aucun de ces deux malheureux n’appartenait à l’un des régiments ci-dessus.
Quant au 107ème RIT, le 17 septembre il part pour Ligny-en-Barrois dans la Meuse. En octobre on le retrouve dans le Pas-de-Calais, puis une partie est dans l’Oise. Le 1er janvier 1915 le capitaine Thévenet, qui tient le journal du régiment, note que, près de Notre-Dame-de-Lorette, « Les obus allemands tombent et des balles passent à proximité des hommes. Pas de pertes. » Et il a souligné « Pas de pertes. » On retrouve ensuite une partie du régiment près de Troyes dans l’Aube.
Au début de 1916 les hommes sont répartis dans d’autres unités, en fonction de leur âge et de leur situation familiale. Certains sont même renvoyés à l’arrière pour travailler comme ouvriers d’usine.
Apparemment, Claret a survécu à la guerre : les registres militaires de la Haute-Savoie n’étant pas tous numérisés, il nous a été impossible de retrouver sa trace. Mais sa carte postale apporte un témoignage intéressant sur la façon dont un simple soldat, arraché à sa vie et à sa famille, arrivait à faire sienne en partie l’idéologie qu’on lui imposait.

Steinlen Territoriaux

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