Flagrant délit de mensonge en 1915

Un million quatre cent mille soldats français ont perdu la vie pendant la Première Guerre Mondiale. Selon la formule consacrée, il sont « Morts pour la France » ; mais, quand on a la possibilité de connaître la réalité de leur disparition, on a parfois des surprises.

Par exemple en découvrant la fiche de Jean François Bussat, 2ème classe au 107ème Régiment d’Infanterie Territoriale :
Le formulaire porte la mention imprimée « Mort pour la France », qui classe automatiquement tous les défunts dans cette glorieuse catégorie. Une autre rubrique, « Genre de mort », rapporte qu’il est « Décédé suite de blessures de guerre. »
On imagine donc ce valeureux soldat tombant sous les balles teutonnes et agonisant ensuite sur le champ de bataille. Or le Journal de Marche de son régiment contient à la date du 15 décembre 1915 le paragraphe suivant :
« Le soldat Bussat Jean François, n° 932 de la 21e Compagnie, meurt écrasé par une masse de terre qui se détache d’une carrière où il travaillait à Gouy-en-Artois. »
En fait Bussat a été victime d’un accident du travail : il a été enseveli vivant sous un effondrement et l’auteur du journal, le capitaine Thévenet, suggère qu’il est mort sur le coup. Il n’est donc pas « Décédé suite de blessures de guerre. »
À quelle tâche était-il affecté ? En date du 5 novembre le Journal de Marche le précise : « La 21e Compagnie est destinée à fournir provisoirement des travailleurs pour la voie de 0,60m (réseau Sud) […] La 21e Cie est cantonnée à Gouy-en-Artois N-E de L’Arbret. »
Les territoriaux de cette compagnie se livraient donc à des travaux de terrassement dans le Pas-de-Calais en vue de l’installation d’un chemin de fer à voie étroite, ce qu’on appelle couramment un Decauville. Ces voies de 0,60m étaient employées par l’artillerie pour transporter des pièces et des munitions ; il existait également des wagons équipés de canons.
Des soldats italiens installent une voie étroite dans l’Aisne en 1918.
C’est dans de semblables travaux
que François Bussat a trouvé la mort.
Mais les officiers chargés de diriger l’opération, peu compétents ou peu avares de la vie de leurs hommes, ont sans doute négligé de prévoir les risques d’éboulement liés à un creusement. Et leur erreur, qu’aucun ingénieur de l’armée romaine n’aurait commise, va coûter sa vie à un soldat.
Dans les registres matricules, la page qui le concerne porte hypocritement la mention « Tué à l’ennemi le 15 décembre 1915 à Gouy-en-Artois (Pas-de-Calais) ». Or à cette époque-là la 21e Cie du 107e RIT n’était pas au contact des Allemands, comme en atteste le Journal de Marche.
Qui est ce Jean François Bussat ? Il a exactement 44 ans, car il est mort le jour de son anniversaire. À l’époque de son service militaire il exerce le métier de « cultivateur » et il est resté moins d’un an sous les drapeaux, étant l’aîné d’une fratrie de sept enfants. En 1914 il est mobilisé, vu son âge, dans l’infanterie territoriale. Son prénom courant était sûrement le deuxième, suivant la coutume de son temps.
Tout ce qu’on peut savoir sur lui vient des archives militaires, car l’état-civil de Haute-Savoie n’est pas mis en ligne. François Bussat mesure 1,70m et a les cheveux châtain, les yeux marron. Il a « une cicatrice sur la paupière de l’œil droit et un creux dans le milieu de la lèvre supérieure ». On ne sait pas les métiers qu’il a exercés par la suite, puisqu’on le retrouve en 1896 à Genève et en 1910 à Copponex en Haute-Savoie, où d’ailleurs le monument aux morts porte son nom.
Détail du monument aux morts de Copponex, Haute-Savoie.
Photographie CimGenWeb
Dernière ironie administrative, la page des registres matricules se conclut par les formules suivantes :
« Campagnes
Contre l’Allemagne du 3 août 1914 au 15 décembre 1915
Libéré définitivement le 20 décembre 1918
(Circulaire Ministérielle du 7 décembre 1918)
Rayé des Contrôles de l’Armée le dit jour »
Quel est-ce ministre qui a eu l’idée lumineuse de libérer les morts de leurs obligations militaires?
François Bussat repose dans la nécropole de Barly, Pas-de-Calais, aux côtés de soldats français et britanniques.
Le cimetière militaire de Barly, Pas-de-Calais,
où François Bussat est inhumé.
source photo: Claude VASSEUR 11-02-2013
Cette photographie est sous licence d’usage CC BY-NC-SA 2.0

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