Victor Bellon, né à Nice, mort en Bavière

Il est parfois possible de reconstituer la brève existence d’une des innombrables victimes de la Première Guerre Mondiale quand on peut s’appuyer à la fois sur les archives militaires, les documents de la Croix-Rouges et les souvenirs familiaux ; c’est ce que j’ai tenté à propos d’un de mes grands-oncles.

Origines

Victor Bellon est né le 11 février 1893 à Cimiez, la ville que les Romains avaient fondée sur les hauteurs au nord de Nice pour concurrencer Nice la Grecque. Mais en cette fin du XIXème siècle Cimiez est intégré à Nice et il s’y construit de magnifiques villas qui accueillent de riches étrangers venus passez l’hiver au soleil de la Côte d’Azur. Le plus célèbre d’entre eux est la reine Victoria, que Victor a sûrement aperçue car elle descend dans le palace construit pour elle de l’autre côté de l’avenue où habite sa famille. C’est en hommage à la souveraine britannique qu’il a été baptisé Victor, car elle avait serré la main de son père pour le féliciter de ses talents de paysagiste. Il est l’avant-dernier de cinq enfants dont les quatre autres sont des filles, la dernière étant ma propre grand-mère, de qui je tiens beaucoup de renseignements sur lui.

L’entrée de la propriété où Victor Bellon est né et a grandi
à Nice, quartier de Cimiez (photo personnelle)
Leur père est jardinier-horticulteur et il ne manque pas d’ouvrage dans ce quartier où les massifs de fleurs se multiplient autour des opulentes résidences. C’est auprès de lui que Victor a acquis son propre savoir-faire de jardinier. Il a appris aussi l’anglais et l’allemand pour discuter avec les clients étrangers qui sont nombreux.

L’armée

Le 8 octobre 1913 Victor Bellon s’engage pour trois ans, ce qui lui permet de choisir l’arme dans laquelle il servira : les prestigieux Bataillons alpins de chasseurs à pied, plus connus sous le nom de Chasseurs Alpins. C’est le colonel Philippe Pétain qui a été chargé en 1888 d’organiser et d’entraîner cette troupe d’élite créée à l’imitation des « Alpini » de l’armée italienne. Leur entraînement est très dur : les exercices se font sac au dos, avec 50 kilos de pierres dans le sac et leur chanson de marche la plus fréquente est « Quarante kilomètres sans boire, sans boire… », d’après le témoignage de mon grand-père, lui aussi chasseur alpin en 1918.
La fiche du recrutement donne des précisions sur le physique de Victor : il mesure 1,64 m. Il a les cheveux châtain clair et les yeux « châtain gris » ; son visage est « long », son front « moyen » et son nez « rectiligne ».
Victor (2ème à gauche) reçoit à Peïra-Cava la visite de son père
Honoré Bellon (quatrième à gauche, avec un chapeau).
Il est en garnison à Peïra-Cava, un village de montagne des Alpes-Maritimes, d’où il écrit à sa famille le 4 décembre 1913 :
 » Je vous dirais que les bleus, la classe qui fait 2 ans comme moi sont arrivés hier, ce qu’on a rigolé de voir toutes ces têtes différentes, avec des habillements de toute nuances. Il y en avait avec des petits bérets qui leur couvrait tout juste le sommet de la tête, d’autres étaient complètement habillés en velours avec des pantouffles aux pieds. Un autre avait un chapeau melon avec pardessus et souliers fins qui perdaient la semelle. Je renonce à vous les décrire tous ce serait trop long. Les plus nombreux sont basques, catalans et Marseillais. Il paraît qu’il y a quelques niçois, mais je ne les ai pas encore vu. » (orthographe d’origine)
Détail de la lettre écrite par Victor Bellon
le 4 décembre 1913

En route vers le front

En manœuvre dans les Alpes depuis le début de juin 1914, le 6ème Bataillon de Chasseurs Alpins rejoint Nice le dimanche 2 août à 2 heures du matin. L’après-midi il occupe ses cantonnements dans la banlieue. Il compte 1690 hommes, sous-officiers compris, ainsi que 139 chevaux et mulets. Le Journal de Marche du bataillon permet de suivre son itinéraire et son engagement sur le front.
Le 9 août 1914 il quitte Nice pour Is-sur-Tille en Côte d’Or. Pendant dix jours les chasseurs alpins vont avancer à la rencontre de l’armée allemande qui, conformément au plan Schlieffen, ne livre pas d’offensive dans cette région. En fait les généraux français ne se rendent pas compte que l’état-major allemand emploie une tactique vieille comme Hannibal, qui est de laisser l’ennemi s’enfoncer au centre pour mieux le prendre en tenaille ensuite.
Le 11 août on retrouve le 6e BCA à Vézelise en Meurthe-et-Moselle. De là il continue à pied vers Saint-Nicolas-de-Port, 30 km plus loin. Pour porter munitions et ravitaillement, on réquisitionne des véhicules parfois pitttoresques :
« Une charrette pouvant transporter 1500 kilos va être requise à la brasserie et attelée par les moyens du corps ; elle marchera à la gauche du 2e échelon pour transporter au besoin les sacs et des hommes fatigués.
Un autobus du service de l’intendance est mis à la disposition du corps pour transporter 150 sacs et les vivres de débarquement du 2e échelon. »
Tout est organisé jusque dans les détails :
« Ne pas oublier pour la liaison de laisser dans chaque unité un homme aux carrefours et embranchements pour éviter toute erreur de direction à l’inité suivante.
Vitesse de marche 4 km 200. Défense de fumer et de faire du feu. »
Le 12 août les chasseurs sont à Saint-Nicolas-du Port, à 13 km au sud-est de Nancy.
Le 14 août, ils continuent à se rapprocher de la frontière allemande et sont à Jarville après une nouvelle marche de trois heures. Les hommes bivouaquent dans le parc qui est à côté de la gare.
Le 15 août ils reprennent le train pour Marainville-sur-Madon, qui est dans le département des Vosges.

Combats

Le 16 août, l’officier qui tient le Journal de Marche écrit :
« Le 6e Bataillon en 1ère ligne doit marcher sur Parroy et le bois du Haut-de-la-Croix où les Allemands ont établi des retranchements considérables. » À 8 heures du matin les chasseurs sont sur la côte 270 où se trouve alors la frontière avec l’Allemagne, car la Moselle est annexée.
Ils la franchissent et « se portent sur Boudonnais où ils arrivent à 19 heures après avoir eu quelques escarmouches avec des patrouilles de uhlans. Installation du cantonnement d’alerte. »
Le 17 août les chasseurs s’emparent du village de Guéblange-lès-Dieuze qu’on s’attend à voir défendu par une garnison allemande ; seuls « quelques uhlans tirent sur les éclaireurs de terrain, mais s’enfuient aussitôt. » Une partie du bataillon occupe même Dieuze où elle ne trouve pas de défenseurs.
Le lendemain, 18 août, les hommes se voient octroyer une journée de « repos à Guéblange ».
Le 19 août, dans la nuit, le bataillon marche sur Vergaville, que les Allemands appellent Widersdorf. À cinq heures du matin, aux abords de cette localité, il « prend contact avec l’ennemi en avant de la côte 237. Il y reçoit des feux d’infanterie et de mitrailleuses de Vergaville. »
C’est avec deux heures de retard qu’à six heures les canons français bombardent Vergaville, qui est incendié. À sept heures trente les chasseurs alpins occupent ce village. La réponse des Allemands ne se fait pas attendre :
« 8h l’artillerie allemande ouvre un feu violent sur les sorties N du village d’où débouchent les compagnies. Elle bombarde le village, le bataillon s’avance en avant du village où il est immobilisé jusqu’à 19 heures par le tir de l’artillerie.
[…]
Nos pertes s’élèvent à :
30 tués, 235 blessés, 14 disparus. »
Le 20 août à 5h du matin le bataillon quitte Vergaville, laissant derrière lui ces 14 disparus dont fait partie Victor Bellon. Cet épisode appartient à ce que les historiens appellent la bataille de Morhange.

Captivité

Victor a été blessé à la jambe par un obus. Les Allemands le ramassent et vont le soigner. Pour cela, ils l’emmènent à Dillingen en Sarre, où il séjourne un certain temps à l’hôpital. Sa famille est avisée de son sort par la Croix-Rouge le 24 octobre 1914.
Dans sa ceinture Victor a mis des pièces d’or que son père, prévoyant, lui avait données. Ces pièces n’échappent pas aux infirmiers allemands qui déshabillent le blessé… Dans un des premiers courriers que le jeune prisonnier adresse à sa famille, il écrit en niçois: « M’en piate toute moun auri. » (« Ils m’ont pris tout mon or »).
L’hôpital de Dillingen en Sarre
où les Allemands ont soigné Victor Bellon.
En effet, tout au long de ses quatre années de captivité, il pourra correspondre avec les siens par l’intermédiaire de la Croix-Rouge et leur courrier transite par la Suisse.
Le 6 février 1915 un registre mentionne sa présence au camp de prisonniers de Lechfeld, à 24 km d’Augsburg, où les Français internés sont jusqu’à 12 000.
Victor Bellon chez un photographe
en septembre 1917 à Puchheim (Bavière)
La mémoire familiale rapporte qu’ensuite Victor est placé pour travailler dans une ferme dont les hommes, mobilisés, sont absents. Il est apparemment bien traité et jouit même d’une certaine liberté : il va en ville faire exécuter son portrait par un photographe. Un jour son père doit se rendre à la caserne de Nice pour demander un uniforme neuf et le faire expédier à Victor car celui-ci veut être présentable quand, le dimanche, il accompagne les femmes à la messe.

La fin

Mais en 1918 les Allemands, sentant approcher leur défaite, regroupent les prisonniers, sans doute par peur des mutineries. Victor se retouve dans un autre camp, à quelques kilomètres de Munich, comme le signale une des fiches de la Croix-Rouge ; il est « Interné à Puchheim depuis le 22 septembre 1918 ». Ce camp de prisonniers a été établi dès octobre 1914 sur ce qui était en 1910 le premier terrain d’aviation de Bavière. Il compte jusqu’à 24 000 captifs, dont 14 000 Russes et 10 000 Français. Apparemment les prisonniers sont bien traités, puisque de 1915 à 1919 on ne dénombrera parmi eux que 585 décès, dont la plupart sont dus à l’épidémie de grippe espagnole
Victor Bellon à l’automne 1918 au camp de Puchheim.
Debout à l’arrière plan, un soldat russe qui était son ami
et qui lui apprenait à parler russe.

C’est cette maladie qui emporte mon grand-oncle, mort à Puchheim le 19 octobre 1918. Une liste établie par les Allemands en novembre 1918 mentionne la cause de sa mort : « Infolge-Influenza-Pneumonie », « suites d’une pneumonie grippale ». Mais la fiche établie par les Français mentionne stupidement qu’il est mort « des suites de blessures de guerre ». On l’enterre à Puchheim ; plus tard son corps sera rapatrié et il repose à Nice dans le cimetière de Cimiez. Il a reçu la Croix de Guerre à titre posthume.
Quand il apprend le décès de Victor, son père, Honoré Bellon, s’enferme dans la cabane où il range ses outils de jardinier et y reste cinq jours sans manger ni parler à personne.

4 réponses à “Victor Bellon, né à Nice, mort en Bavière

  1. Merci pour cet article très bien écrit qui rend un bel hommage à votre aïeul. Et quel dénouement tragique !

  2. Comme vous avez été bien inspiré de mon conseiller votre article : il est passionnant et si agréablement écrit. Merci pour cette lecture aussi émouvante qu’instructive !

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