77 morts dans une explosion à Nice en 1795

Sous l’Ancien Régime on installait les poudreries à l’extérieur des agglomérations. La Révolution oublie cette obligation de prudence et, pendant l’année 1794, fabriques et dépôts de poudre à canon explosent dans une dizaine de villes ; à Paris le nombre de morts atteint mille le 31 août quand saute la poudrerie de Grenelle. En 1795, dans Nice annexée, un accident semblable a laissé sa trace à la fois dans l’état-civil imposé par l’occupant français et dans les registres paroissiaux traditionnels.

L’acte de décès civil

Voici d’abord l’acte de décès collectif daté du 7 juillet 1795 ; l’accident lui-même a eu lieu le 13 messidor an III « à 4 heures et demi de relevée », c’est-à-dire le 1er juillet 1795.

« Aujourd’hui dix-neuf messidor an trois
de la République une et indivisible à cinq heures
de relevée nous Charles Giraud
officier public soussigné savoir faisons
que par l’explosion d’un magasin à
poudre de la République arrivée en
cette commune comme il est notoire le
treize du courant à quatre heures et
demi de relevée sont restés malheureusement
victimes les citoyens ci-après, savoir
Honoré Farnau âgé de douze ans fils de Mathieu Farnau et de Thérèse Passeron
Pierre Babou artificier natif de la commune de Tovegne âgé de trente-cinq ans époux d’Honorée Grinda, fils de Pierre Babou et de Susanne Denis
Marguerite Barralis âgée de vingt-deux ans fille à feu Joseph Barralis et de Victoire Barbier
Françoise Raynaud âgée de dix-sept ans fille à feu Pierre Raynaud et de Camille Aureli
Anne Biamonte âgée de dix-huit ans fille à feu Mathieu Biamonte et de Marie Ciuti
Thérèse Arnuf âgée de vingt-trois ans et Angélique Arnuf sa sœur âgée de vingt ans filles de Joseph Alexandre Arnuf et de Mariane Deporte
Marguerite Delemonte âgée de dix-huit ans fille d’Honoré Delemonte et de Fr ançoise Mathieudi
Anne Marie Borra âgée de vingt-et-un ans épouse de Joseph Albertas fille de Nicolas Borra et de Thérèse Debois
Paule Marie Albertas âgée de trois mois fille du dit Jospeh Albertas et d’Anne Marie Borra
Marie Mossa âgée de seize ans fille de feu Pierre Mossa et d’Antoinette Novelli
Catherine Caresso âgée de quinze ans fille d’Antoine Caresso et de Françoise Debois
Marie Morraia âgée de dix-neuf ans fille de Marc Antoine Morraia et de Françoise Bensa
Marie Félicité Blasia âgée de dix-huit ans fille de Philippe Blasia et de Catherine Caraveu
Catherine Albin âgée de seize ans fille de Joseph Albin et de Marie Perissol
Catherine Ciccion âgée de vingt ans épouse de Joseph Roux
Anne Marie Berton âgée de vingt-deux ans fille à feu Antoine Berton et de Catherine
Honorée Paul âgée de vingt-huit ans épouse de Laurent Steve fille à feu Charles Paul et d’Angélique Perdigon
Magdaleine Pons âgée de dix-sept-ans épouse de Louis Boudou fille de Jean Antoine Pons et de Marie Prioris
Angélique Daleuse veuve de Joseph Daleuse âgée de cinquante-et-un ans
Jean Baptiste Moro maçon âgé de quarante-deux ans époux de Magdaleine Roux fils de feu Ferdinand Moro
Félicité âgée de vingt ans et Thérèse âgée de seize ans sœurs Carlin filles à feu ¨Pierre Carlin et de Rose Isnard.
De quoi tout et d’après les
déclarations qui nous ont été faites
avons dressé le présent acte pour
constater légalement le décès des
susnommés qu’avons signé. Fait
en la maison commune de Nice
le jour mois et ans ci-dessus. »

L’officier public donne une liste de 23 personnes décédées après avoir mentionné simplement l’accident.

L’acte de sépulture religieux

Mais un acte de sépulture établi à Sainte-Réparate est moins avare de détails sur la catastrophe. Curieusement les formules consacrées qui indiquent la date et l’identité des victimes sont en latin, alors que, quand il évoque l’explosion et ses conséquences, le prêtre se sert de l’italien :

« Die primo Julii
Il primo del mese di Luglio corrente anno 1795 verso le ore quattro
e mezzo circa dopo mezzo giorno prese il fuoco nel Magazzino
a polvere situato al Lazaretto tra Monborone ed il porto di
Limpia, dove trovavanssi a travagliare moltissime persone
dell’uno ed altro sesso occupate, chi a carricar bombe, e chi a
preparar cartoccie per l’Armata Francese, e fu si grande
lo scoppio, e tanta la scossa, che non solamente salto per l’aria
del Magazzino, ed alcune case circonvicine hanno sofferto un
gravissimo danno ; ma eziandio vari poderi sono stati devastati ed
abbrunciti, particolarmente quello del St-Corpore, del Conte di Villanuova,
della Damigella Alain, di Risso, ed altri ; come pure lo scuotimento
fu si forte, che si è sentito per fino a Lucerame luogo distante da
Nizza 7 ore circa, ed in Antibes medesimante secondo le relazioni
avutesi da diversi abitanti di tali luoghi. Qui poi in Nizza quasi
tutte le finestre delle case aventi le vitriate hanno patito più, o
meno rottura de vetri, ed in specie poi la Finestra di Sta Reparata
esistente sulla grande porta della chiesa è stata tutta infranta.
Si tralasciano per brevità molti altri accidenti, ma il più luttuoso e
compassionevole si è la perdita , che molte famiglie hanno provato
per la morte de rispettivi loro parenti, come vi pui vedere dalla
Descrizione delle qui sottto notate persone, quali sono state parte sepolte
e divorate dalle fiamme, ed altre uccise dalle pietre, o frantumi delle
bombe ; del che tutto risulta dalle attestazioni e testimonianze dei congiunti
e parenti delle persone rimaste uccise e morte in simile accidente &
nota di cadaveri rimasti sotto le rovine del d. Magazzino
a polvere, e consumati del fuoco, sono li seguenti –

Die po. Julii
Angelica Arnulf filia Josephi Alexandri aetat:annor:20
Teresia Arnulf filia dti. Josephi Alexandri aetat:annor:22
Felicitas Carlin filia quondam Petri aetat:annor:18
Teresia Carlin filia dti. Petri aetat:annor:13
Elisabeta Giaufret quondam uxor Alexii Faraut aetat:annor:25
Irenea Faraut filia dti. Alexii aetat:annor:14
Maria Teresia Faraut dti. Alexii aetat:mensium 5
Maria Boschi filia quondam Petri, uxor Vincentii Polan aetat:annor:25
Maria Polan, filia dti. Vincentii aetat:annor:7
Antonius Polan filius dti. Vincentii aetat:annor:2
Margarita Delemonti filia Honorati aetat:annor:18
Magdalena Scarello filia quondam Francisci uxor Georgii Roux aetat:annor:40
Teresia Roux filia dti. Georgii uxor Petri Gras aetat:annor:18
Catharina Cicion quondam Hyacintii uxor Josephi Roux aetat:annor:20

Descrizione d’altri cadaveri delle persone uccise
da pietra, ovvero da rotami di bomba

Primo Julii
Honorata Paul filia quondam Caroli aetat:annor:25 relicto marito Laurentio Steve sepulta in cœmeterio
Teresa Maria Cason filia Joannis Mariae aetat:annor:6 sepulta in cœmeterio
Laurentius Nauren e civitate Arelatensi in Gallia professionis nauta, aetat:annor:60. Occisus in propria navi, et sepultus in cœmeterio

Oltre i suddetti descritti cadaveri sono stati sepolti in questo cimitero
44, e la maggior parte cannonieri, e soldati francesi, come risulta
dalla relazione di beccamorti.

Les deux pages des registres paroissiaux de Sainte-Réparate
qui rapportent l’accident.

 Traduction de l’acte de sépulture

« Le premier juillet
Le premier du mois de juillet de la courante année 1795 vers les quatre heures et demi environ après midi le feu a pris dans le magasin à poudre situé au Lazaret entre le Mont Boron et le port de Lympia, où se trouvaient à travailler de très nombreuses personnes de l’un et l’autre sexe occupées, qui à charger des bombres, et qui à préparer des cartouches pour l’Armée française, et l’explosion fut si grande et la secousse si importante que non seulement elle est sortie par l’air du magasin et que quelques maisons alentour ont souffert un très grave dommage  ; mais encore diverses propriétés ont été dévastées et ravagées, particulièrement celle du Saint-Corps, du Comte de Villanuova, de la Demoiselle Alain di Risso et d’autres ; et même l’ébranlement fut si fort qu’on l’a entendu jusqu’à Luceram, lieu distant de Nice de sept heures environ, et à Antibes de la même manière suivant les relations reçues de divers habitants de tels endroits. Ici finalement à Nice presque toutes les fenêtres des maisons ayant des vitrages ont souffert plus ou moins de bris de vitres, et en particulier la fenêtre de Sainte-Réparate existant sur la grande porte de l’église a été toute brisée. Sont omis par souci de concision beaucoup d’autres accidents, mais le plus triste et digne de compassion est la perte que de nombreuses familles ont éprouvée par la mort de leurs parents respectifs, comme vous pouvez le voir d’après la description des personnes notées ci-dessous, lesquelles ont été une partie ensevelies et dévorées par les flammes, d’autres tuées par les pierres ou par des fragments de bombe ; de quoi il résulte des déclarations et des témoignages des époux et des parents des personnes restées tuées et mortes dans le même accident ainsi que de la liste des cadavres restés sous les ruines du magasin à poudre, et brûlés par le feu, que sont les suivants  :

Angélique Arnulf fille de Joseph Alexandre âgée de 20 ans
Thérèse Arnulf fille dudit Joseph Alexandre âgée de 22 ans
Felicité Carlin fille de feu Pierre âgée de 18 ans
Thérèse Carlin fille dudit. Pierre âgée de 13 ans
Elisabeth Giaufret fille de feu épouse d’Alexis Faraut âgée de 25 ans
Irenée Faraut fille dudit Alexis âgée de 14 ans
Marie Thérèse Faraut fille dudit Alexis aetat:mensium 5 mois
Marie Boschi fille de feu Pierre, épouse de Vincent Polan âgée de 25 ans
Marie Polan, fille dudit Vincent âgée de 7 ans
Antoine Polan fils dudit Vincent âgée de 2 ans
Marguerite Delemonti fille d’Honoré âgée de 18 ans
Magdaleine Scarello fille de feu François épouse de Georges Roux âgée de 40 ans
Thérèse Roux fille dudit Georges épouse de Pierre Gras âgée de 18 ans
Catherine Cicion fille de feu Hyacinte épouse de Joseph Roux âgée de 20 ans

Premier jour de juillet
Description d’autres cadavres des personnes tuées par les pierres, ou bien par des fragments de bombe.
Honorée Paul fille de feu Charles âgée de 25 ans qui laisse son époux Laurent Steve inhumée dans le cimetière
Thérèse Marie Cason fille de Jean Marie âgée de 6 ans inhumée dans le cimetière
Laurent Nauren de la ville d’Arles en France marin de son métier, âgé de 60 ans. Tué sur son propre navire, et inhumé dans le cimetière.

Premier juillet
Outre les cadavres décrits ci-dessus, 44 ont été inhumés dans ce cimetière, et la majeure partie artilleurs et soldats français, comme il résulte du rapport des fossoyeurs. »

À l’imitation de l’acte d’état-civil, nous avons francisé les prénoms exprimés en latin par le prêtre, mais il faut rappeler que dans la réalité c’était leur forme niçoise qui était employée.

L’accident

Il a lieu au Lazaret. Nous avons évoqué celui-ci dans un autre article où cet établissement apparaissait dans son rôle de lieu d’hébergement pour les quarantaines : « 1720, la peste aux portes de Nice. » Situé à l’est de la ville et de son port, au pied du Mont-Boron, il était déjà employé comme caserne avant l’arrivée des Français en septembre 1792. De plus ceux-ci le transforment en entrepôt de poudre à canon et manufacture de munitions. La catastrophe de 1795 marque sa ruine qu’achèveront vagues et tempêtes, car il a été bâti au bord de la mer.
Le Lazaret en bas à droite
sur un plan de Nice de 1889.
 Le bruit de l’explosion a été entendu jusqu’à Antibes et à Luceram, village de montagne à environ 25 km au nord de Nice. On apprend qu’il fallait sept heures pour s’y rendre, rappel de l’isolement où Nice se trouvait avant 1860 et l’ouverture de communications faciles avec la France. On apprend aussi que toutes les maisons de la ville n’avaient pas de vitres à leurs fenêtres et que celles qui en avaient les ont vues brisées par le souffle de l’explosion.

Les victimes

Une remarque s’impose d’abord : l’état-civil compte 23 victimes alors que le registre paroissial en énumère 17 auxquelles il ajoute 44 militaires. De plus les deux listes ne sont pas identiques et seule une partie des noms est commune aux deux. Un tableau synthétique permet une meilleure analyse. Dans ce tableau AD indique que le nom figure dans l’acte d’état-civil et AS qu’il est dans l’acte de sépulture religieux.

AD Paule Marie  Albertas    3 mois
AD Catherine  Albin 16
AD AS   Angélique  Arnulf 20
AD AS   Thérèse  Arnulf  22/23
AD Pierre  Babou 35 artificier
AD Marguerite  Barralis  22
AD Anne Marie  Berton 22
AD Anne  Biamonte  18
AD Marie Félicité  Blasia  18
AD Anne Marie  Borra  21
AS   Marie  Boschi 25
AD Catherine  Caresso  15
AD AS   Félicité  Carlin 18/20
AD AS   Thérèse  Carlin 13/16
AS   Thérèse Marie  Cason 6
AD AS   Catherine  Ciccion 20
AD Angélique  Daleuse  51
AD AS   Marguerite  Delemonte 18
AS   Irenée Faraut  14
AS   Marie Thérèse  Faraut  5 mois
AD Honoré  Farnau  12
AS   Elisabeta  Giaufret 25
AD Jean Baptiste  Moro 42 maçon
AD Marie  Morraia 19
AD Marie  Mossa  16
AS   Laurent Nauren 60 marin
AD AS   Honorée  Paul 25/28
AS   Antoine  Polan 2
AS   Marie  Polan 7
AD Magdaleine  Pons 17
AD Françoise  Raynaud 17
AS   Thérèse  Roux 18
AS   Magdaleine  Scarello  40

On s’aperçoit qu’il y a 33 victimes, plus les 44 militaires ; seules 7 personnes se trouvent à la fois dans les deux listes. Autre remarque, sur ces 33 victimes nommées, une femme de 51 ans et une autre de 40 ; 23 autres sont des jeunes filles et des jeunes femmes dont l’âge va de 12 à 28 ans. Plusieurs sont mariées, car on se mariait souvent très jeune à Nice à cette époque. Quelques unes ont même amené leurs enfants : quatre d’entre eux, dont un bébé de trois mois, sont morts avec leurs mères dans l’explosion.
Toutes ces femmes étaient en réalité des ouvrières occupées à fabriquer des cartouches et des bombes pour l’Armée française, ce qui n’est pas sans faire penser à l’emploi des femmes dans les usines d’obus pendant la Première Guerre Mondiale. Ces malheureuses sont venues chercher là un appoint financier dans une ville et une région qui sont misérables et en plus soumises aux réquisitions de l’occupant. Certaines seront vite oubliées : par exemple Laurent Steve, dont l’épouse Honorée Paul a péri dans la catastrophe, se remarie le 13 août suivant avec une certaine Anne Marie Veran.
Parmi ces victimes, trois hommes seulement sont nommés.
Un marin originaire « d’Arles en France », « tué sur son propre navire » qui était mouillé dans le port Lympia, l’actuel port de Nice créé en 1748 par Charles-Emmanuel III, roi de Piémont-Sardaigne. Le navigateur a vraisemblablement reçu une pierre projetée à deux ou trois cents mètres par l’explosion.
Une autre victime masculine est Pierre Babou, « artificier » d’après l’acte détat-civil. Pour Littré, artificier est la « désignation et grade des soldats d’artillerie qui sont spécialement chargés de ce qui regarde les artifices de guerre. » C’est donc le seul professionnel des explosifs présent sur les lieux au moment de l’accident. On a des précisions sur lui car il s’est marié le 21 mai précédent devant le même « officier public », Charles Giraud, qui enregistre son décès moins de deux mois après. L’acte de mariage nous apprend que c’est un militaire français, un « canonnier », donc un artilleur, natif de Thorigné dans les Deux-Sèvres. Cet acte lui donne vingt-sept ans, alors que l’acte de décès lui en attribue trente-cinq. À la date de son mariage il est en garnison à Nice depuis neuf mois ; il y est donc arrivé probablement en août 1794 et il épouse une Niçoise de dix-huit ans, Honorée Grinda.

Il faut aussi s’attarder sur le métier de la troisième victime masculine, Jean Baptiste Moro, qui est maçon. En effet, quand, en 1797, le pharmacien Cadet de Vaux dépose devant l’Institut un « Rapport sur l’explosion de la fabrique de poudre de Grenelle », il fait état du témoignage d’ouvriers qui auraient vu deux mois avant la catastrophe des toiles d’araignée, couvertes de poussière et de particules de poudre, prendre feu du fait des étincelles que provoquaient des maçons travaillant sur un mur. Le maçon de Nice aurait-il produit lui aussi des étincelles par le choc de ses outils sur la pierre ?
Ruines du Lazaret de Nice,
aquarelle du milieu du XIXème siècle.
Il fauda attendre le 15 octobre 1810 pour que paraisse un décret « sur les établissements industriels insalubres et dangereux » qui éloigne les poudrières de l’intérieur des villes.

2 réponses à “77 morts dans une explosion à Nice en 1795

  1. Superbes recherches et belles transcriptions pour cette étude, même si ce travail est la conséquence d’une étincelle envoyée par celui de mon aïeul maçon 😉 😉
    Bravo à vous !

  2. Merci ! Au fait, votre ancêtre fumait-il ? On a parlé de quelqu’un qui serait entré dans la manufacture avec un cigare 😉

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