Trois photos du front en 1915

Trois photographies faites par un amateur et adressées vraisemblablement à mon arrière-grand-père, alors officier instructeur. Presque effacées par les années, les moyens de l’informatique ont permis de leur redonner une certaine lisibilité.

Ce sont des clichés de petit format, réalisés avec un de ces appareils portatifs que possédaient beaucoup de combattants. Les deux premières mesurent 11 x 8,5 cm et la troisième 10 x 7,5 cm ; cette dernière devait à l’origine avoir le même format que les autres, mais elle a été manifestement découpée pour entrer dans un album.
Voici la première :
Sur la photo elle-même figurent les mots « ma guitoune ». Ce terme, que l’Armée d’Afrique avait emprunté à l’arabe, désigne un abri de tranchée dans l’argot des Poilus. En l’occurrence cet abri est construit avec des fascines et des branchages ; de plus il est hors-sol, un des indices qui montrent qu’on n’est pas en première ligne, enfoui dans la tranchée, comme l’indique aussi le fait que les hommes, qui ne portent pas d’arme, sont dehors et ne se cachent pas.
On lit au verso de la photographie cette phrase écrite au crayon à papier :

« L’heure de la soupe
Les cuisiniers se rendent
aux tranchées porter le dîner
des « Poilus » »

Les uniformes sont ceux de 1915 : tenues bleu horizon et képi, car les casques Adrian n’ont pas encore été imposés. À l’arrière-plan on aperçoit un boyau, cette tranchée qui servait à communiquer entre deux lignes. On voit nettement que son tracé est brisé par des angles : si l’ennemi s’emparait d’une des lignes, cela lui interdirait les tirs en enfilade. Remarquer que l’auteur a mis le mot « Poilus » entre guillemets, preuve qu’il n’avait pas été totalement consacré par l’usage.
Comme les cuisiniers qui apportent le ravitaillement viennent vraisemblablement de cet arrière-plan par le boyau, on peut émettre l’hypothèse que la photo a été réalisée en deuxième ligne. Ces cuisiniers faisaient chaque jour des kilomètres pour apporter aux soldats des tranchées leur nourriture et leur vin.
Un autre cliché a été pris quant à lui en première ligne :
Son auteur a voulu photographier directement les positions allemandes que lui même voyait, mais la technique n’était pas suffisante pour que nous puissions les distinguer. Il a écrit au dos du cliché :

 « Un ouvrage allemand
Au fond on voit un boyau qui sort
du bois de Cheppy et se termine par la
tranchée allemande dite tranchée en T
(Vue prise d’un petit poste français où je
suis) 300m des boches. »

Cheppy est un village de la Meuse, à moins de 40km de Verdun, où des combats ont effectivement eu lieu tout au long de la guerre. Il faut remarquer sur cette photo que les arbres sont toujours là : on voit même toute une forêt dans le fond : la guerre de position et les tirs d’artillerie n’ont pas encore rasé la végétation. Une tranchée en T est un segment de tranchée, long de quelques dizaines de mètres, creusé en avant de la ligne principale et reliée à elle par un boyau, reproduisant ainsi le dessin de la lettre T.
La troisième photographie enfin montre trois soldats français dans les ruines d’un village :

Dans le coin supérieur gauche, malheureusement rogné, on lit « Souvenir de la guerre… ». L’auteur a-t-il voulu désigner la photo elle-même ou bien les ravages qu’elle laisse ? On peut lire en partie une date, 7 juin, sans doute 1915. Elle a été prise sans doute sur ce qui a été la grand place d’un village. De l’église il ne reste que des ruines. Au milieu de la place un calvaire miraculeusement intact avec sa croix en métal forgé. Cette croix est installée sur une fontaine dont l’eau coule encore, symbole étrange de la vie persistant sous les obus.

3 réponses à “Trois photos du front en 1915

  1. Ces photographies sont de superbes témoignages. Merci pour le partage!

  2. la troisieme photo a été prise dans le village meusien de AVOCOURT en Argonne entre fin 1914 et 1916 (ce village a été pratiqement détruit mais reconstruit aprés guerre) la croix a éte mise sur le monument aux morts et la fontaine et toujours présente..Je suis né dans ce village. Cordialement

  3. Merci pour ces renseignements si précieux. Je ne pensais pas qu’un jour quelqu’un pourrait identifier une de ces photos qui ont toujours été dans ma famille, sans qu’on se souvienne de leur auteur, qui était probablement un ami de mon arrière grand-père.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *