Barthélémy Cristini, niçois et fusillé en 1915

Le site Mémoire des Hommes publie aujourd’hui les dossiers d’un millier de malheureux fusillés pendant la guerre de 1914-1918. Nous en avons examiné un, pris au hasard parmi les condamnés originaires de Nice, pour rester dans la ligne de ce blog, et tenté une synthèse. C’est celui d’un certain Barthélémy Cristini.

Il est né à Nice le 10 février 1890. Au moment de son service militaire, il est « employé de bureau aux écritures ». C’est un garçon aux cheveux châtain et aux yeux marron, qui mesure 1,69m et n’a de particulier que le tatouage « Paul » qu’il porte sur l’avant-bras droit et l’ancre qui est dessinée sur sa main du même côté. On peut d’ailleurs se poser des questions à propos de ce prénom masculin gravé sur son bras : est-il homosexuel ? Dans la société de 1910 cela devait être difficile à vivre et impliquait vraisemblablement une attitude de rupture avec les conventions sociales qui explique peut-être les actes irrémédiables qui lui coûteront la vie.

Le 2 août 1914, Barthélémy Cristini est mobilisé dans le 141e RI, dit Régiment de Toulon. Dès le 14 août, à Montcourt en Moselle,  il est blessé par un obus et souffre de contusions. S’ensuit un séjour dans un hôpital de Montpellier d’où il sort le 28 août 1914. Il serait oiseux de raconter par le menu son parcours, qui n’est pas linéaire, mais fait d’allers-retours entre le dépôt et le front, car apparemment il a des problèmes de santé, notamment des rhumatismes. Ces périodes où il réussit à s’éloigner de la zone des combats sont-elles l’indice d’une envie de ne plus y revenir ?

Barthélémy Cristini est affecté ensuite au 111e RI, le même régiment que mon grand-oncle Auguste Robaud. Il est condamné à sept jours de prison pour une absence de 24 heures le 17 novembre 1914. Le 3 janvier 1915 il manque à l’appel et on le déclare déserteur. Il rentre à la compagnie le 20 janvier et « se rend à Marseille le 16 février 1915 où il est traduit devant le conseil de guerre de la 15e Région. » Il est condamné à deux ans de travaux publics le 9 mars 1915 « pour désertion à l’intérieur en temps de guerre. » C’est au Fort Saint-Nicolas, prison militaire de Marseille qu’il rencontre un certain Barbelin qui sera accusé en même temps que lui devant un autre conseil de guerre quelques mois plus tard. En effet, comme on a besoin d’hommes en première ligne, on les fait sortir de prison et on les renvoie au front.

Ces détails sont fournis par le Rapport sur l’affaire du caporal Graziani, des soldats Barbelin et Cristini du 111e Régiment d’Infanterie, qui expose aussi les faits suivants :

« Le 12 mai 1915, Cristini qui était arrivé du Dépôt avec le 9e Bataillon du 111e de Ligne depuis deux jours, et se trouvait au cantonnement de Joux-en-Argonne, se fit une injection de pétrole. L’abcès qui s’en suivit amena le 18 mai 1915, à Brocourt, son évacuation sur l’intérieur, puis son renvoi au Dépôt : il était toujours au Dépôt lorsque le 2 octobre 1915 fut lancé contre lui notre mandat d’arrêt. Il est donc resté 5 mois loin du front.
Non content d’avoir obtenu sa propre évacuation par ce procédé, Cristini pensa à faire profiter son ami Barbelin de son expérience : ces deux hommes qui, à la prison de Marseille, avaient appris d’un de leurs codétenus un système de correspondance chiffrée, s’en servirent pour communiquer au sujet d’un procédé coupable.
À la demande de Barbelin, Cristini lui expédia vers le 15 octobre une seringue à injections dans un colis de provisions. « Il m’indiqua, déclare Barbelin, qu’il fallait mettre dans la seringue quatre degrés de pétrole et me piquer à 10 centimètres au-dessus de la cheville »
Le 21 septembre 1915, la 2e Cie du 111e de Ligne à laquelle appartiennent Barbelin et le caporal Graziani prit position aux tranchées du Bois de Malancourt. C’est à Lambichamp que Graziani d’abord mis au courant par Barbelin et au Bois de Malancourt que Barbelin lui-même, le jour suivant, se firent des injections de pétrole.
Graziani fut évacué le 24 septembre, Barbelin le 25.
En présence de constatations médicales, Graziani écrivit au médecin-major chargé du dépôt d’éclopés de Brocourt une lettre d’aveux dans laquelle en outre il dénonçait Berbelin et Cristini : ces deux derniers ont avoué eux aussi par la suite. »

Les signatures des trois accusés au bas du procès-verbal
de leur confrontation
Les trois hommes vont être jugés par le Conseil de guerre de la 29ème Division, qui siège à Dombasle en Meurthe-et-Moselle.

« 29ème Division
Ordre de mise en jugement
[…]
En ce qui concerne Cristini :
1. d’avoir, le 18 mai 1915, à Brocourt, abandonné le poste qu’il occupait dans la compagnie en se provoquant un abcès par une injection de pétrole ;
avec cette circonstance aggravante que le dit abandon de poste a eu lieu sur un territoire en état de guerre ;
2. de s’être, en septembre 1915, rendu complice des abandons de poste commis par Graziani et Barbelin, en leur fournissant aide et assistance par l’envoi d’une seringue à injections et toutes indications utiles. »

Le 26 octobre 1915 Barthélémy Cristini est condamné à mort par le Conseil de guerre permanent de la 29e division, tout comme Barbelin, alors que le caporal Graziani reçoit cinq ans de prison. Le tribunal condamne en outre Cristini et les deux autres accusés à rembourser les frais du procès !
Barthélémy est fusillé le 27 octobre 1915.

La fiche du décès de Barthélémy Cristini
mort de ses « blessures reçues à l’ennemi »

À la rubrique « Genre de mort », la fiche indiquant son décès porte de façon mensongère « blessure reçue à l’ennemi ». Comme il n’est pas marié, c’est à son père qu’on adresse un « secours de cent cinquante francs payé le 21.12.1915 ».

La page de registre consacrée à Barthélémy Cristini :
d’abord « tué à l’ennemi » ; cette mention a été rayée
et on a ajouté plus tard « a été passé par les armes »

2 réponses à “Barthélémy Cristini, niçois et fusillé en 1915

  1. Quelle trouvaille ! Que des tristes fins. Aberrantes. Merci de nous raconter ces papiers qui dévoilent le pan d’une vie incroyable. Je suis toujours sidérée par ces histoires que les guerres ont causées. Les « foulies » des hommes.

  2. Merci pour votre commentaire. Je pense aussi que ces fusillés sont des victimes à plaindre au même titre que les autres.

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