#généathème : propagande à la messe en 1915

Comment les « Poilus » et leurs familles ont-ils pu accepter quatre ans de massacres et de souffrances ? D’abord par peur du conseil de guerre et du peloton d’exécution. Ensuite à cause du bourrage de crâne sur la patrie qui commençait à l’école primaire et aussi sous l’effet de la propagande à laquelle tous les organes de la société contribuaient, y compris l’Église catholique, qui avait pourtant depuis 1905 pas mal de choses à reprocher à la République ; mais, Union Sacrée oblige, cette Église a apporté sa quote-part quand il s’est agi d’encourager l’hécatombe.

En témoigne cette feuille jaunie conservée entre missel et images pieuses dans les affaires de ma grand-mère et distribuée aux fidèles de la paroisse de Cimiez à Nice pendant la Première Guerre ; elle est imprimée recto-verso et contient quatre cantiques qui étaient effectivement chantés pendant les offices, d’après le témoignage de mon aïeule. On peut les dater, puisqu’ils portent un imprimatur qui est de 1915 ; l’auteur de trois d’entre eux est un certain Jean Vézère, qui a publié sous ce titre de Cantiques pour le temps de la Guerre tout un recueil de chants religieux dont ces trois-là sont extraits. Quant à Prosper Gérald, l’auteur du quatrième chant, c’était un prêtre du diocèse de Limoges. Après avoir reproduit les textes de ces cantiques, nous essaierons d’y repérer quelques uns des procédés récurrents de toute propagande.

 

XVII

Notre-Dame de Salut
« Salus nostra in tempore tribulationis. »
Air : Salut, ô Vierge Immaculée,
Brillante étoile du matin.
O toi dont le divin sourire
Se penche, ému, vers le malheur.
Viens abréger le dur martyre
De ton peuple dans la douleur.
REFRAIN
Nous t’implorons, douce Vierge Marie,
Ce que tu veux, Dieu toujours le voulut,
Tu peux d’un mot délivrer la patrie,
O Notre-Dame de Salut !
N’entends-tu pas monter des Flandres
Les cris d’horreur, les cris d’effrois ?
Combien de villages en cendres,
Et de clochers et de beffrois ?
Sur la Lorraine et la Champagne
Passent des vols de noirs corbeaux,
L’obus laboure la campagne,
Les sillons marquent les tombeaux.
Partout des misères sans nombres,
Ceux qui s’aimaient sont dispersés.
Les foyers n’offrent que décombres,
Et les autels sont renversés.
Fils de Luther, sous la mitraille
Ils se sont ri de ton pouvoir ;
Les nôtres baisent ta médaille,
Et n’en font que mieux leur devoir.
En vain, ce peuple de vandales
Se dit l’élu du Tout-Puissant,
Dieu voit brûler nos cathédrales,
Massacrer un peuple innocent.
Arrache Lille et Valenciennes
Aux dures lois de l’oppresseur.
Rends-nous les villes si chrétiennes
Où triomphe l’envahisseur.
Repousse au-delà des frontières,
Sans plus tarder, nos ennemis.
Trop longtemps, ces hordes altières
Ont souillé notre beau pays.
Déloge-les de leurs tranchées !
Que nos soldats fiers et joyeux,
En d’héroïques chevauchées,
Les poursuivent sous d’autres cieux.
Donne la victoire à nos armes.
Et sur l’Europe, désormais.
Que dans le sang et dans les larmes
Puisse enfin refleurir la paix !
XVIII

La Prière des Enfants
Air : Le voici l’agneau si doux
le vrai pain des anges…
REFRAIN
A tes pieds, ils sont venus
Les enfants de France.
Daigne exaucer, ô Jésus,
Leurs vœux ingénus.
Nous voyant paraître,
Autrefois, tu dis :
Laissez jusqu’au maître
Venir les petits.
Dans notre demeure,
Songeant au combat,
On souffre et l’on pleure ;
Mon père est soldat.
Mon père est un brave ;
Il rit du péril ;
Mais ma mère grave
Dit : « Reviendra-t-il ? »
Si sous la rafale
II tombait, ce soir,
Percé d’une balle,
Et sans nous revoir…
D’une peine amère
Tous nos cœurs sont pleins.
Veux-tu que la guerre
Nous fasse orphelins ?…..
Il n’est point d’obstacle
Pour ton bras puissant,
S’il faut un miracle,
Cède à l’innocent !
Cède, on t’en conjure.
Toi, l’ami des lis,
Pour qui l’âme pure
Est une oasis.
Notre, voix te crie,
A travers nos chants,
Hors de la patrie,
Chasse les méchants !
La France est si belle,
Dans son repentir.
Ta main pourrait-elle
Ne pas la bénir ?
Arrière le doute,
Tu nous le défends.
Dieu toujours écoute
Les petits enfants !
XIX

Notre chemin de croix
Air De Pergolèse.
Au sang qu’un Dieu va répandre
Ah ! Mêlez du moins vos pleurs
I
Notre France, ô Divin Maître,
Fait son dur chemin de Croix ;
Condamnée à ne plus être,
Elle a défendu ses droits.
Vaillamment, prenant leurs armes,
Et chargés de nos péchés,
Des bras d’une mère en larmes,
Nos fils se sont arrachés.
II
Pendant cette horrible guerre.
Dans la fièvre des combats,
Souvent sont tombés à terre,
Nos pauvres petits soldats.
Mais Simon ou Véronique
Surgissaient à leur côté :
Brancardiers d’âme héroïque,
Humbles sœurs de charité.
III
Seules avec leur souffrance.
Faisant taire leurs douleurs,
Sur les fautes de la France,
Les femmes versaient des pleurs.
Tu connus l’ignominie
Des honteux dépouillements,
O Christ, songe à l’infamie
Des barbares allemands.
IV
Epuisant tout le calice,
Douloureuse, mais debout,
Marie a vu ton supplice,
Près de toi, jusques au bout.
Les Germains, dans tous leurs crimes,
Furent des bourreaux cruels.
Ils torturaient leurs victimes,
Devant les yeux maternels
V
Versant des larmes amères,
Marie a reçu ton corps ;
O Seigneur, combien de mères
N’ont pu voir leurs enfants morts.
Lorsque le soldat succombe,
En chassant l’envahisseur,
D’aller prier sur sa tombe.
Combien n’ont pas la douceur
VI
Notre France, ô Divin Maître,
Fait son dur chemin de Croix ;
Mais son âme va renaître,
Je l’espère et je le crois.
Tu vainquis, brillant de gloire,
La mort oui te défia.
L’heure vient de la victoire,
Et du grand Alléluia !…
XX

Prière à Jésus
A Jean Vézère, dont les strophes si
chrétiennes et si françaises con-
solèrent et réconfortèrent celles
qui pleurent et ceux qui se bat-
tent, hommage reconnaissant.
Air : Jésus, Jésus, doux et humble de cœur
Jésus, Jésus, ne nous délaissez pas,
Ayez pitié de votre France !
Jésus, Jésus, à ceux qui vont lutter.
Gardez au cœur force et vaillance !
Jésus, Jésus, si nos soldats ont froid,
Réchauffez-les dans leurs tranchées !
Jésus, Jésus, de ceux qui sont blessés,
Approchez-vous pour leur sourire !
Jésus, Jésus, à tous nos prisonniers,
Parlez, là-bas, de la Patrie !
Jésus, Jésus, à ceux qui vont mourir,
Grâce et pardon, s’ils sont en faute !
Jésus, Jésus, à ceux qui ne sont plus,
Ouvrez le ciel ; ils furent braves !
Jésus, Jésus, aux fovers angoissés.
Gardez l’espoir dans leur détresse !
Jésus, Jésus, aux pauvres orphelins.
Donnez du pain et vos caresses !
Jésus, Jésus, aux familles en deuil.
Dites : « Là-haut, on se retrouve ! »
Jésus, Jésus, aux pays dévastés.
Rendez beauté, vie et richesse !
Jésus, Jésus, entendez, à vos pieds.
Vous suppliant, les saints de France !
Jésus, Jésus, de tous nos cœurs meurtris.
Montent vers vous d’humbles prières !
Jésus, Jésus, si nous fûmes pécheurs.
Nous promettons d’être fidèles !
Jésus, Jésus, nous resterons toujours
Les fils aînés de votre Église !
Jésus, Jésus, sur les plis du drapeau.
Faites souffler un vent de gloire I
Jésus, Jésus, qu’aux gestes de vos Francs,
Nous ajoutions une autre page !
Jésus, Jésus, que vos anges en chœur
Chantent bientôt – « Paix et victoire »
Prosper Gérald.

Les procédés classiques de la propagande à relever dans ces chants sont :

  • la victimisation du destinataire : « Viens abréger le dur martyre / De ton peuple dans la douleur».
  • la généralisation sectaire : Jean Vézère essaye de réveiller le fanatisme religieux et qualifie les Allemands de « Fils de Luther », négligeant le fait qu’un tiers d’entre eux sont catholiques et que les protestants sont nombreux aussi en France.
  • le dénigrement et l’amalgame : l’ennemi est un « peuple de vandales ». Les Vandales, avant que leur nom devienne un nom commun qui connote la destruction gratuite, étaient une de ces nations germaniques qui ont envahi la Gaule au Vème siècle. Cette assimilation avec les grandes invasions est présente aussi dans le cantique XIX, « Notre chemin de croix», qui évoque les « l’infamie / Des barbares allemands » et les nomme « Les Germains». L’absurde est atteint quand Prosper Gérald oublie que les Francs, évoqués ici comme glorieux ancêtres éponymes des Français, étaient aussi des Germains.
  • l’interprétation abusive : en écrivant que ce peuple « Se dit l’élu du Tout-Puissant », l’auteur transforme de façon erronée ce qui était simplement la devise des rois de Prusse, « Gott mit uns », et donne ainsi une résonance biblique et orgueilleuse à l’expression. Ceci n’empêche pas l’auteur d’insinuer que la Vierge Marie préfère les Français, « ton peuple » .
  • la sanctificaton des victimes : pour Jean Vézère, « Lille et Valenciennes », effectivement occupées par l’armée allemande, seraient des « villes si chrétiennes », alors que la proportion d’athées et de mécréants devait y être aussi importante que dans le reste de la France et que la population ouvrière de ces villes industrielles n’était pas un parangon de piété.
  • la culpabilisation : après tout, si les Français souffrent, ils l’ont mérité ; « Sur les fautes de la France / les femmes versaient des pleurs. » Allusion peut-être aussi aux récentes lois anticléricales. La guerre est une pénitence qui sera salutaire au pays : « Notre France, ô Divin Maître, / Fait son dur chemin de Croix. »
  • la mauvaise foi : ces cantiques sont en contradiction avec leur prétendue inspiration chrétienne : ils n’appellent pas à la paix, mais à la victoire militaire ; tout ce qui est demandé à la Vierge, c’est la défaite des Allemands : « Déloge-les de leurs tranchées ! » À cette prière se joint d’ailleurs une belle méconnaissance de la guerre telle qu’elle est devenue en 1915 : « Que nos soldats fiers et joyeux, / En d’héroïques chevauchées, / Les poursuivent sous d’autres cieux. » Cette année-là le conflit s’est installé définitivement dans la guerre de position et les cavaliers ont été mis à pied au sens propre de l’expression pour aller se battre dans les tranchées comme les fantassins.
  • le manichéisme : toutes les qualités sont bien sûr du même côté, «Mon père est un brave», alors que l’adversaire est vite jugé, « Chasse les méchants ! »
  • l’emploi du pathétique : « combien de mères / N’ont pu voir leurs enfants morts. »
  • l’utilisation de l’enfant : quoi de plus pratique pour attendrir et pour émouvoir que de montrer des enfants ? Les publicitaires actuels le savent bien, Jean Vézère aussi : dans le cantique XVIII, « La Prière des Enfants », il prête donc la parole aux « enfants de France », négligeant de considérer que les pères de famille sont également nombreux parmi les soldats allemands.
Ces textes ont un ton qui est désuet et ils emploient des images qui sont passées de mode, mais ils doivent nous rappeler d’être vigilants devant les assauts que nous livre sans arrêt la propagande actuelle ; celle-ci emploie des moyens beaucoup plus oppressifs que les naïfs cantiques de 1915.

 

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