Des ouvriers peu sérieux, Klingenthal 1796

Fondée en 1730 par Louis XV et devenue en 1792 « Manufacture nationale d’armes de guerre », l’usine d’armement de Klingenthal dans le Bas-Rhin voit son activité s’intensifier avec les guerres de la Révolution. Son importance stratégique n’échappe pas aux représentants de la Convention en 1793. « Ils développèrent la manufacture d’armes de Klingenthal en augmentant à la fois le nombre et le salaire des ouvriers », nous dit un historien. Mais, avec le Directoire, il semble que la situation se soit quelque peu dégradée.


Ainsi, dans les documents de la séance du 23 germinal an IV (12 avril 1796), on trouve une « Minute signée Le Tourneur, Carnot, Barras, d’une lettre par laquelle le Directoire remercie son commissaire près l’administration municipale du canton d’Obernay (Bas-Rhin) des détails qu’il avait fournis sur les dilapidations dont la manufacture d’armes blanches de Klingenthal était le théâtre et à l’égard desquelles viennent d’être prises après enquête les mesures convenables. »
Les conclusions du représentant de l’exécutif sont résumées dans une longue parenthèse :

« (l’enquête, dont les principales pièces sont jointes au dossier, a établi que les fers de cette manufacture sont employés pour des particuliers ; que les ouvriers y travaillent très peu pour la République ; qu’ils sont journellement occupés à couper du bois dans les forêts nationales, qu’ils ont dévastées d’incroyable façon ; qu’un très grand nombre de jeunes gens de la première réquisition paraissent être employés dans cette manufacture, tandis qu’ils sont fort tranquilles et désœuvrés chez leurs parents ; que quoique peu d’ouvriers travaillent, ils reçoivent néanmoins journellement la viande et le pain et coûtent des sommes énormes à la République ; que l’inspecteur des manufactures et l’agent du ministre qui s’y trouvent paraissent être d’accord et se bien trouver de ces abus, qu’ils ne doivent point souffrir ; que dans tous les temps, lorsqu’il s’agit de fournir aux acquisitions en fourrages, ces ouvriers, qui possèdent les meilleures prairies dans cette commune et celles environnantes, s’y refusent opiniâtrement et sont soutenus par l’agent et par l’inspecteur). »

Vue de la manufacture d’armes de Klingenthal
par Nicolas Karth, 1837, lithographie de Godefroy Engelmann,
BNU Strasbourg

Autrement dit les ouvriers vendent les lames qu’ils fabriquent pour les armées de la République aux paysans de l’endroit qui s’en servent dans leurs travaux ; on ne les voit pas souvent à l’usine, car ils sont occupés à transformer la forêt alentour en bois de chauffage ; les jeunes hommes qu’on a mobilisés pour contribuer à l’effort de guerre restent à la maison avec la complicité de leur famille ; l’absentéisme n’empêche personne de toucher sa rémunération en nature et en espèces ; ces comportements discutables sont protégés par les autorités locales ; de plus ceux qui ont des terres ne répondent pas aux réquisitions en fourrage que leur adresse l’armée.

Cette gabegie qui régnait à Klingenthal m’a amené à me demander si certains de mes ancêtres ont pu figurer parmi ces ouvriers indélicats, puisque c’était le village de ma grand-mère maternelle.

Ainsi Johann Daniel Gemehl, mon Sosa 112, arrière-grand-père de mon arrière-grand-père. Cet Allemand né en 1751 à Heidelsheim dans le pays de Bade est qualifié de « Bajonetten Schmied im Klingenthal », « forgeur de baïonnettes au Klingenthal » par l’acte de son mariage en 1778. En effet, « Klingenthal », devenu un toponyme parmi d’autres, est encore perçu par ces germanophones comme un nom commun, « la vallée des lames ».

Un autre de mes aïeux, mon Sosa 114, Johann Georg Beyler, né quant à lui en 1755 à Heiligenstein, aujourd’hui dans le Bas-Rhin, est dit à son mariage en 1780 « Douillen und Waffenschmied im Klingenthal », « forgeur de douilles et d’armes au Klingenthal ». Ces douilles sont bien sûr la partie à la base de la baïonnette qui permet de la fixer sur le fusil. Il épouse une certaine Anna Elisabeth Schmidt, elle-même fille d’un Johann Arnold qui est « Bajonetten und Klingenschmied im Klingenthal », « forgeur de Baïonnettes et de lames au Klingenthal ».

Dans une branche voisine, mon Sosa 120, Johann Junger, né en 1778, est également « forgeur de lames ». Âgé de dix-huit ans en 1796, est-il un de ces jeunes gens réquisitionnés pour le travail à la fabrique qui préfèrent rester chez eux ? En tout cas son père, prénommé aussi Johann et natif du Wurtemberg, en est bel et bien un des ouvriers.

Évidemment les stéréotypes sur le sérieux alsacien et la discipline allemande sont un peu mis à mal par ce genre d’anecdotes.

Références :
Sur la création de Klingenthal, on peut lire l’article que nous lui avons consacré pour la lettre K du Challenge A-Z.
Arthur Chuquet Les Guerres de la Révolution, VIII Wissembourg, Paris 1890 p 83.
Recueil des actes du Directoire exécutif : procès-verbaux, arrêtés, instructions, lettres et actes divers. Tome 2. publ. et annotés par A. Debidour, Paris Imprimerie Nationale 1911, voir la note p 138 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6335954z

2 réponses à “Des ouvriers peu sérieux, Klingenthal 1796

  1. Très intéressant,
    de même que le billet sur Nicéphore
    Nésida

  2. Voilà donc un bon article, bien passionnant. J’ai beaucoup aimé et n’hésiterai pas à le recommander, c’est pas mal du tout ! Elsa Mondriet / june.fr

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