Mourir SDF au XVIIIème siècle

Trois actes de sépulture trouvés au hasard de recherches sur mes ancêtres de Ceyras, village du Languedoc, aujourd’hui dans l’arrondissement de Lodève au nord du département de l’Hérault ; trois actes qui dans leur brièveté recèlent un certain tragique.

« L’an 1729 et le vingtième
janvier j’ai enseveli une pauvre qui est morte à
l’hôpital dont je n’ai su ni le nom ni l’origine
âgée d’environ cinquante ans. Présents les soussignés »

« L’an 1731 et le dix-huitième
juin j’ai enseveli dans le cimetière du présent
lieu un pauvre mort à l’hôpital qui nous
avait déclaré être natif de la ville
de Toulouse qui avait servi en qualité
de valet chez M. de Lamotte à Mèze âgé
d’environ quarante et qui s’appelait
Dominique. Présents les soussignés »

« L’an 1731 et le huitième
août j’ai enseveli un pauvre mendiant
que l’on a trouvé mort sur le bord de la
rivière tout auprès de la barque lequel
on a reconnu pour être le nommé Jean
de Lodève âgé d’environ soixante-dix
ans. Présents les soussignés »

Ces trois actes sont signés « Chalas prieur ». En dépit du pluriel de la formule habituelle « Présents les soussignés », un seul d’entre eux comporte une autre signature ; en effet on ne devait pas se bousculer aux funérailles de ces pauvres hères.
Les trois documents ont en commun un certain nombre de points : les trois défunts sont des « pauvres » ; simple adjectif au départ, le mot sert à désigner une catégorie sociale. L’un d’entre eux vivait de la charité publique, puisque c’était « un pauvre mendiant  ». Leurs âges ne sont pas connus exactement. Bien sûr l’adverbe « environ » est toujours prudemment employé dans ces acte de sépulture devant l’âge présumé de la personne. Mais ici en plus cet âge est arrondi à la dizaine, preuve d’une incertitude complète.
L’âge suggère en outre une mort prématurée pour les deux premiers, « environ cinquante ans » et « environ quarante ». Même en un temps où l’espérance de vie est assez faible, ces morts ne sont pas vieux, car les décès des mieux nantis ont souvent lieu à soixante-dix ans passés et nous avons même rencontré un centenaire au hasard des pages de ce registre. Sont-ils décédés de misère physiologique ou bien leur faiblesse a-t-elle facilité l’évolution fatale d’une maladie ? En tout cas les deux hommes, décédés l’un en juin, l’autre en août, n’ont pas succombé au froid, qui est la principale cause de mortalité chez les SDF d’aujourd’hui.
Leur identité n’est pas connue avec davantage de précision : on ignore tout de la première mentionnée, qui est d’ailleurs une femme. On en sait un peu plus sur les deux autres : le mendiant venait de Lodève, à une vingtaine de kilomètres de là et s’appelait Jean, ce qui en fait renseigne peu, puisque ce prénom est extrêmement courant à cette époque et dans cette région. On en sait un peu plus sur le deuxième, « qui s’appelait Dominique », originaire de Toulouse et ancien « valet chez M. de Lamotte » à Mèze qui est à une quarantaine de kilomètres.
Dans ces deux cas on perçoit la rupture avec le milieu d’origine qui provoque la déchéance sociale : une possible séparation d’avec sa famille pour Jean et la perte de son emploi pour Dominique, qui appartient à cet innombrable prolétariat que constituait le personnel domestique sous l’Ancien Régime.
Enfin ces trois actes ont un aspect positif : ils donnent deux informations sur le Ceyras des années 1730 : le mendiant a été « trouvé mort sur le bord de la rivière tout auprès de la barque ». La rivière est la Lergue, affluent de l’Hérault, mais ce qui doit étonner est l’emploi de l’article défini : il sous-entend qu’il n’y a qu’une seule barque à Ceyras. Autre fait à relever : ce village, qui a environ cinq cents habitants en ce temps-là, dispose d’un hôpital, sans doute un endroit où les malheureux trouvent un abri pour finir décemment leurs jours.
On le voit, dans leur dépouillement ces trois actes nous instruisent un peu sur la société d’autrefois et une de ses différences par rapport à la nôtre : de nos jours les SDF sont un apanage des grandes villes ; au XVIIIème siècle on en rencontre aussi dans de modestes villages comme Ceyras.
Une rue de Ceyras,
photographie personnelle.

3 réponses à “Mourir SDF au XVIIIème siècle

  1. Ceci est très intéressant mais quand vous dites qu’il ne devait pas y avoir beaucoup de monde aux funérailles, c’est peut-être vrai mais c’est surtout que très peu de gens savaient écrire donc ne pouvaient pas signer.

  2. Remarque très pertinente. Le parcours fréquent des registres de ce village à cette époque me laisse l’impression qu’une personne sur trois environ savait signer. D’autre part – faut-il le dire ? – le taux d’analphabètes semble avoir été plus important chez les femmes.

  3. Article très intéressant ; je rencontre fort souvent de telles inhumations et elles me frappent toujours par, paradoxalement, l’apport d’informations qu’elles nous donnent sur la vie des paroisses d’autrefois, contrairement aux sépultures « classiques » qui, finalement, sont assez « pauvres » en renseignements.
    Merci pour ce partage ; je vous souhaite une très bonne année 2015 et plein de nouvelles trouvailles généalogiques !

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