Nicéphore Niepce, aventures à Nice

De Nicéphore Niepce, on a gardé l’image d’un bourgeois tranquille, héritier du siècle des Lumières, qui, en 1827, invente la photographie dans sa propriété de Saint-Loup-de-Varennes en Saône-et-Loire. Mais son existence ne fut pas toujours aussi sereine et elle fut même aventureuse pendant son séjour à Nice au temps de la Révolution ; il a en effet  passé dans cette ville provisoirement annexée à la France huit années qui ont été déterminantes pour sa vie privée comme pour sa carrière.

Des débuts hésitants

Joseph Niepce est né à Chalon-sur-Saône le 7 mars 1765 dans une riche famille de magistrats et propriétaires terriens. Quand il a vingt ans, il hésite sur le choix d’une carrière : on le destine d’abord à la prêtrise, mais il renonce en 1787 à entrer au grand séminaire ; il enseigne quelque temps dans un collège oratorien et, dès 1787 également,  il change de prénom et abandonne le trop chrétien Joseph pour un Nicéphore, « le porteur de victoire », plus belliqueux. Un passeport établi en 1801 nous donne son signalement physique : il mesure 1,76 m, a les cheveux châtain clair et les yeux gris.

Une carrière militaire

En 1791, il s’engage dans la Garde Nationale et en 1792 on le retrouve dans l’infanterie de ligne où il va rapidement monter en grade, comme le montre un « état des services établi le 9 mai 1793 » :

« Officiers du 42e régiment d’infanterie
arrivé au régiment le 16 juin 1792
sous-lieutenant le 12 janvier 1792
lieutenant le 31 décembre 1792
s’est embarqué à Ajaccio, avec le régiment, le 4 janvier 1793, pour l’expédition de la Sardaigne
est rentré en France le 9 mars suivant
est passé ensuite dans l’armée d’Italie. »

Le 42e régiment d’infanterie était le régiment Limousin sous l’Ancien Régime. En septembre 1792 les Français ont occupé Nice qui appartenait au royaume de Piémont-Sardaigne. Ils poursuivent ensuite leur guerre contre celui-ci, qui est allié aux Atrichiens, et débarquent en Sardaigne où Niepce participe à l’attaque de Cagliari. Le 8 et le 12 juin de la même année il prend part à des combats contre l’armée piémontaise.

Maladie

Mais pendant l’hiver 1793-1794 Niepce tombe gravement malade et le 13 février 1794 un médecin militaire tire une conclusion de son état de santé :

« Armée d’Italie
83e demi-brigade.
Je soussigné chirurgien en chef de la 83e demi-hrigade, certifie que le citoyen Joseph Niepce, lieutenant dans la 8e compagnie du 2e bataillon de ladite demi-brigade, a la vue naturellement si basse qu’il ne peut distinguer et même apercevoir qu’avec beaucoup de peine, les objets les moins éloignés, qu’il a essuyé une dysenterie compliquée de fièvre, qui l’ayant retenu quatre mois dans les différents hôpitaux de l’armée, a encore altéré chez lui, l’organe le plus essentiel à tout militaire chargé d’une responsabilité dans son commandement ; que cette infirmité le rend inhabile à exercer les fonctions de son état ; que cependant il pourrait être employé (utilement) dans toute autre partie qui n’exigerait pas des courses nocturnes dans la montagne. En foi de quoi, je lui ai délivré le présent certificat pour lui servir et valoir en ce que de raison.
Fait a Nice le 25 pluviôse 2e de la République une et indivisible. »

Le certificat du chirurgien militaire.

On rappelle que demi-brigade est le nom donné aux régiments dans les armées de la Révolution. Niepce ne peut donc plus participer aux opérations et va se trouver affecté à des fonctions administratives : il est promu adjoint de l’adjudant général Frottier, qui adresse la lettre suivante, datée du 18 février 1794 et adressée au général Gaultier de Kervegen, chef de l’état-major de l’armée d’Italie :

« Liberté Egalité
Citoyen Général
Je te préviens qu’en vertu de la loi du 21 janvier qui accorde des adjoints aux adjudants généraux, j’ai fait le choix du citoyen Niepce lieutenant au 2e bataillon de la 83e demi-brigade. Je te prie d’y donner ton agrément.
Nice le 1er ventôse an 2e de la République une et indivisible.
Salut et fraternité
L’adjudant général
Frottier »

Niepce épouse une Niçoise

C’est vers la même époque que Niepce se marie. Comme les autres militaires de l’armée d’Italie, il est logé chez l’habitant et habite à Nice « rue des Métiers section septième ». Or sa logeuse a une fille, Marie Agnès Romero, née le 9 octobre 1762, qui appartient à une famille d’imprimeurs venus de Turin s’installer à Nice au début du XVIIème siècle. À dix-neuf ans en 1781, elle a épousé un certain Jean Louis Mignon, « ci-devant avoué » de son état, qui vient de mourir à quarante ans, le 13 décembre 1793. Ce couple habitait rue du Château et a eu trois enfants, trois garçons qui auront tous des carrières militaires.
Niepce épouse la jeune veuve le 4 août 1794. Isidore, lui-même fils de Nicéphore Niepce et d’Agnès Romero, qui naîtra le 4 avril 1795,  a donné sa propre version de la rencontre de ses parents :

« Nicéphore atteint d’une maladie épidémique, qui faisait beaucoup de victimes dans l’armée et dans la ville de Nice, dut son salut aux soins vigilants d’une jeune veuve et de sa mère, propriétaire de la maison dans laquelle il avait trouvé un logement : Nicéphore par un sentiment dicté par la reconnaissance, épousa la veuve qui était encore jeune, et parée des attraits séduisants qui caractérisent les femmes des pays méridionaux. »

On voit qu’il parle d’une épidémie et surtout il attribue la guérison de son père « aux soins vigilants » des deux femmes, alors que le chirurgien militaire auteur du rapport écrivait que Niepce avait été « retenu quatre mois dans les différents hôpitaux de l’armée ».

L’acte de baptême d’Isidore Niepce, fils de Nicéphore,
cathédrale Sainte-Réparate de Nice, 15 avril 1795.

Il est réformé pour myopie

La décision de le renvoyer à la vie civile est prise le 20 novembre 1794 :

« Armée d’Italie    Liberté    Egalité
83e 1/2 Brigade 1er Bataillon
Congé de Réforme
Nous membres composant le Conseil d’administration, en vertu du certificat de l’officier de santé en chef de la 1/2 brigade qui constate que le Citoyen Niepse lieutenant de la 8e compagnie a la vue naturellement si basse, qu’il ne peut distinguer & même apercevoir qu’avec beaucoup de peine les objets les moins éloignés, que cette infirmité le met dans l’impossibilité d’exercer les fonctions de son état en foi de quoi lui avons, délivre le présent pour lui servir & valoir ce que de raison.
Certifions en outre que le Citoyen Niepse a servi depuis le 16 juin 1792. jusqu’à ce jour avec honneur bravoure fidélité, & que dans toutes les circonstances il a donné les preuves de son attachement pour la République une & indivisible.
Tous ses camarades se séparent de lui avec te plus grand regret lui conservant la plus haute estime & le plus grand attachement.
Scarenna le 30 brumaire an 3 Républicain »

Scarenna est le nom italien de L’Escarène, un village à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Nice. En tout cas il est curieux que celui qui, quelque trente ans plus tard, inventera la photographie se trouve dans l’impossibilité de servir comme officier pour un problème de vue. Niepce va donc quitter l’armée pour exercer des fonctions administatives et il en est avisé le jour même :

« Nice le 30 brumaire l’An 3 de la République une et indivisible
Au nom du peuple français
Les représentants du peuple,
Envoyés par la Convention nationale près les Armées d’Italie et des Alpes
Au Citoyen Nieps ci-devant adjoint à l’adjudant gal. Frotier.
Tu es prévenu que tu es nommé membre de l’administration du district de Nice. Tu es invité de te rendre au lieu de ses séances demain depuis neuf heures jusqu’à midi pour l’installation.
Salut et fraternité.
F.J. Ritter  Cassanÿes »

Les revenus de Niepce

Un document daté du 1er septembre 1795 nous apprend combien gagnait Niepce à cette époque :

« District de Nice
Mois de nivôse, pluviôse, ventôse an 3
Etat des sommes à faire payer par le district de Nice pour [« indemnité provisoire
accordée par le décret du 4 pluviôse an 3 aux fonctionnaires publics des administrations
civiles, et employés.
[…]
Joseph Nieps, administrateur du district, traitement par mois au 1er vendémiaire
an 2 : 100 livres, traitement actuel aussi par mois ; 300 livres.
[…]
Le 15 fructidor an 3. »

Ses émoluments ont donc triplé en deux ans. On est assez loin de la Proclamation du 27 mars 1796 adressée par Bonaparte à l’Armée d’Italie : « Soldats, vous êtes nus, mal nourris…»

Nicéphore Niepce en 1795 par Claude Laguiche.

Suite du séjour niçois

La fin du séjour niçois de Niepce nous est surtout connue par les notes biographiques qu’Isidore a laissées sur son père. La qualité première de ces notes, rédigées indirectement d’après des récits que le fils de Nicéphore aura entendus longtemps après, n’est probablement pas l’objectivité. Elles tournent même parfois à l’hagiographie, comme dans le récit qui suit :

« L’argent était rare dans ses poches, malgré les secours que sa mère alors résidant à Paris, lui faisait parvenir à grands frais ; un jour, ce jour-là, les poches étaient complètement à sec ; un malheureux en haillons lui tend le une main suppliante ; Nicéphore est au désespoir de ne pouvoir soulager une si grande misère, mais il aperçoit a travers les ouvertures des lambeaux qui couvraient à peine le corps de ce malheureux, que le premier et le plus utile vêtement lui manque : attendez mon ami lui dit-il ; puis entrant dans une allée sombre» il ôte lestement  sa chemise et la lui donne ; prenez cela, puisque je n’ai rien autre a vous donner… ! »

D’après Isidore, c’est en raison des problèmes de santé de son père que ses parents s’installent à la campagne ; ils choisissent un de ces quartiers encore ruraux qui, situés sur la rive droite du Paillon,  font partie de Nice, en l’occurrence Saint-Roch, où Nicéphore pourra respirer « l’odeur bienfaisante de nombreux orangers ». Son frère aîné, Claude Niepce, « aspirant volontaire sur la frégate la Modeste» vient le rejoindre dans sa retraite et c’est alors que Nicéphore commence sa carrière d’inventeur : les deux frères entament la conception d’un moteur à explosion, le pyréolophore, qui sera plus tard breveté par Napoléon.

Rencontre avec les Barbets

Nous avons déjà évoqué les Barbets, ces résistants du Comté de Nice qui luttent contre l’occupant français, notamment dans l’article « Une fillette assassinée à Nice en 1795 ». Or dans les notes biographiques qu’Isidore Niepce a laissé sur son père, on trouve un récit assez insolite :

« […] un soir que l’on avait signalé (sur les bords du Var) une bande de barbets, et que l’on avait  engagé inutilement les habitants de St-Roch, à rentrer en ville dans la crainte d’un danger imminent ; les frères Niepce aperçurent au tomber de la nuit, un personnage inconnu, qui entrait dans leur jardin, par une petite porte ayant ouverture sur un torrent sec alors, et que l’on nomme Paillon, ou Payon.
Ce personnage mystérieux s’approcha courtoisement d’eux et leur dit : Rassurez-vous, Messieurs, je vous connais ; je suis le chef des barbets, et il ne vous sera fait aucun mal. Vous pouvez rester ici  sans crainte…! Les frères Niepce lui témoignèrent leur reconnaissance et il disparut par la même porte qui avait facilité son entrée. »

On peut s’étonner de la mansuétude des Barbets à l’égard de deux officiers français, alors qu’ils ont plutôt une réputation de férocité ; Isidore l’explique de la façon suivante : les Barbets auraient un réseau d’informateurs qui les renseigne sur les Français et les frères Niepce ne leur seraient pas apparu comme dangereux.

Dernières années à Nice

Niepce effectue en 1797 et 1798 un nouveau séjour en Sardaigne où son épouse doit régler des affaires familiales et c’est à Cagliari que naît leur second fils, Louis. Malheureusement celui-ci mourra à Nice en 1800. C’est pendant ce voyage en Sardaigne que Niepce aurait eu pour la première fois l’idée de la photographie. L’année suivante il retourne définitivement en Saône-et-Loire accompagné de sa famille, ainsi que l’atteste le passeport que lui délivrent les autorités locales en date du 28 floréal an IX, soir le 18 mai 1801.

Le passeport délivré à Niepce
par le maire de Nice en 1801.

L’orthographe de Niepce

Ne parlons pas des graphies fantaisistes Niepse ou Nieps qu’emploient les documents militaires, mais une habitude a l’air de s’introduire, qui est de mettre un accent dans le nom de l’inventeur, Niépce. C’est le cas notamment du Musée Nicéphore Niépce de Chalon, de la Maison Nicéphore Niépce à Saint-Loup-de-Varennes et de Wikipedia. Or à aucun moment Niepce lui-même n’a accentué son nom quand il signait ; son acte de baptême ne porte pas non plus d’accent, pas plus que la signature de son père au bas de cet acte.

La signature de Niepce au bas de l’acte de naissance
de son fils Isidore en 1795.

Documents utilisés

Niepce Correspondance et papiers, http://www.niepce-correspondance-et-papiers.com/ par Manuel Bonnet et Jean-Louis Marignier
Annales de la Société des lettres, sciences et arts des Alpes-Maritimes 1899, « Séjour à Nice de
Nicéphore Nièpce Inventeur de la Photographie ( 1793—1801 ) par M. le Dr Alexandre Nièpce », Gallica-BnF http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5706378j.image.langFR.r=
Et bien sûr les Archives Départementales des Alpes-Maritimes et celles de Saône-et-Loire.

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