#généathème : le mystère des deux sœurs

Il arrive que l’insolite ne s’impose pas dans un acte isolé, mais jaillisse d’une succession d’actes par ailleurs tout à fait banals, comme c’est le cas dans la série suivante qui raconte une histoire en apparence ordinaire dont tous les personnages sont nés à Nice, fait que nous ne mentionnerons qu’une fois.

D’un côté deux sœurs :

  • Anna Maria Gilli, née le 27 novembre 1782.
  • Maria Onorata Gilli, née le 5 novembre 1788.

De l’autre

  • Giuseppe Natareu né le 28 novembre 1785 qui est mon Sosa 42. Son grand-père, Francesco Natarelli, est venu de Quiliano en Ligurie s’installer à Nice et son patronyme a reçu une forme provençale, mais on retrouve la forme italienne çà et là dans les actes.
Le 28 avril 1808, devenu Joseph du fait de l’annexion française, ce Giuseppe Natareu épouse « Marie Honorine Gilli née à Nice le cinq novembre mille sept cent quatre-vingt-huit, comme il en conste de l’extrait de l’acte de naissance délivré ». C’est donc bien la cadette des deux sœurs, Maria Onorata, dont le prénom a également été francisé, qui se marie ce jour-là avec mon aïeul.
Jusqu’ici rien que de très ordinaire. On ne sait pas si les nouveaux époux ont été heureux, en tout cas ils ont eu beaucoup d’enfants, neuf au total :
  1. François, né le 7 juillet 1810, mère Anne Marie Gilli
  2. Honoré, né le 6 janvier 1813, mère Marie Gilly
  3. Gioanni, né le 9 juin 1815, mère Anna Maria Gilli
  4. Cesare, né le 2 février 1818, mère Anna Maria Gilli
  5. Antonio Francesco, né le 10 octobre 1820, mère Anna Maria Gilli
  6. Francesca Antonia, née le 24 octobre 1825, mère Maria Gilli
  7. Serafino , né le 29 janvier 1828 , mère Maria Gilli
  8. Maddalena , née le 29 janvier 1828 , mère Maria Gilli
  9. Onorata, née le 16 janvier 1830 , mère Anna Maria Gilly
On notera bien sûr la présence de jumeaux, Serafino et Maddalena, ainsi que l’amusante symétrie des prénoms d’Antonio Francesco et de sa sœur Francesca Antonia.
Mais le plus surprenant est que ces neufs enfants sont tous attribués à la même mère, Anna Maria Gilli. Toutes les variations possibles sur son prénom ont d’ailleurs été essayées : Anne Marie et Marie sous la plume de l’officier d’état-civil français, Anna Maria et Maria sous celle du prêtre niçois ; en effet c’est presque toujours le deuxième prénom qui état usuel. Même son patronyme n’a pas échappé à une tentative de francisation en 1830 avec la forme Gilly.
De même les actes de mariage des différents enfants du couple, tous unis à la paroisse Saint-Barthélémy où ils sont nés, leur attribuent comme mère Anna Maria :
Francesco Natareu, marié le 30 juillet 1844,
Giovanni le 8 avril 1845,
Cesare Natareu le 15 avril 1845.
Francesca Antonia se marie le 26 novembre 1850 avec Bartolomeo Bellon ; ce sont mes arrière-arrière-grands-parents. L’acte de décès de Francesca Antonia en 1859 la déclare de même fille « della vivante Gilli Anna Maria ».
Idem pour Serafino, qui se marie le 18 mai 1852 ; il est précisé qu’il est le fils « della vivante Anna Maria Gilli ».
Deux des enfants sont décédés en bas âge : Antonio Francesco en 1822 et Onorata le 17 août 1830 ; elle est dite « filia N. ac Mariae Gilli ».
Quant à Onorato, il est mort célibataire le 13 janvier 1890. Son acte de décès lui donne pour mère « feue Gilli Marie ». Dans les deux cas c’est probablement Anna Maria qui est désignée : comme dit ci-dessus, le prénom usuel était généralement le second.
Je n’ai pas trouvé ce qu’il est advenu de Maddalena : aucune trace d’elle, mais comme les registres des sépultures de la paroisse Saint-Barthélémy pour les années 1838 à 1841 ne sont pas disponibles, il est possible qu’elle soit morte dans cette période.
D’autre part, le 28 décembre 1870 un acte constate le décès de Marie Anne Gilli, veuve de Joseph Natareu, âgée de 87 ans.

Saint-Barthélémy et son couvent en 1845.

Or c’est Maria Onorata Gilli que celui-ci a épousé en 1808 et non pas sa sœur Anna Maria. Alors comment se fait-il qu’Anna Maria soit mentionnée comme mère des neuf enfants et veuve de leur père, et non Maria Onorata, légitime épouse de Giuseppe ? On peut envisager différentes hypothèses.

  • La première qui vient à l’esprit est une erreur sur l’identité de la mariée lors du mariage : ni les époux ni leur famille ne sont francophones ; ils parlent niçois ; on est sous le Ier Empire et les Français ont imposé leur état-civil et leur langue ; une confusion aurait été possible.
    Mais l’acte de mariage stipule que l’officier d’état-civil, en l’occurrence l’adjoint au maire, a eu en main un extrait de l’acte de naissance de Marie Honorine Gilli. Cet adjoint, François Constantin, était né en 1760 au Broc dans l’arrière-pays et comprenait forcément le niçois. Qui plus est, la mariée est qualifiée de « fille mineure de Vincent Gilli » ; effectivement elle n’a pas encore vingt ans, alors que sa sœur Anne Marie, née le 27 novembre 1782, est largement majeure. Enfin on dispose non seulement de l’acte de mariage, mais aussi de deux publications de mariage, l’une du 17, l’autre du 24 avril 1808, et chaque fois c’est Marie Honorine, « fille mineure de Vincent Gilli », qui est nommée.
  • Deuxième hypothèse : Maria Onorata serait décédée peu après son mariage et Giuseppe se serait remarié avec la sœur aînée, Anna Maria. Mais je n’ai trouvé aucune trace d’un décès ni d’un remariage
  • Troisième hypothèse : à la naissance des enfants, quand ils se sont mariés ou quand ils sont morts, celui qui a établi l’acte s’est trompé de mère à chaque fois. Mais entre 1810 et 1890 cela fait beaucoup de monde. Qui plus est, avant 1814 l’évènement est enregistré par un officier d’état-civil français, mais de 1814 à 1860 Nice est retournée dans le royaume de Piémont-Sardaigne et ce sont des prêtres qui tiennent des registres paroissiaux, tantôt en latin, tantôt en italien ; après 1860 et la nouvelle annexion, reviennent les officiers d’état-civil français.
Enfin, au vu des habitudes du temps – et on se mariait très jeune à Nice- il était plus vraisemblable que Giuseppe, âgé de vingt-deux ans et demi, épouse une jeune fille de dix-neuf ans et demi comme Maria Onorata, que la sœur aînée de celle-ci qui en avait vingt-cinq et demi.

Quoi qu’il en soit, le mystère demeure…

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