La mort d’un soldat de la Grande Armée

Quand un soldat meurt en 1914-1918, l’information de son décès suit un cheminement bien rôdé qui passe par le Service de l’état civil du ministère de la Guerre et la préfecture du lieu de résidence du défunt. Ce sont ensuite le facteur ou les gendarmes, voire le maire lui-même, qui transmettent la nouvelle à son épouse ou à ses parents s’il n’est pas marié. Les voies ne sont pas très différentes sous le Premier Empire, mais il arrive que la machinerie soit désorganisée quand la Grande Armée se bat au loin et surtout quand elle subit des revers. Ainsi en témoigne un acte des registres de Saint-André-de-Sangonis dans l’Hérault :

 

«  Napoléon par la grâce de Dieu et les constitutions empereur des Français à tous
présents et à venir Salut.
Le tribunal de première instance de l’arrondissement de Lodève département de
l’Hérault a rendu le jugement suivant
entre dame Catherine Boudon veuve de Jean Pierre Reynard agriculteur domicilé
à Cambous et Monsieur le procureur impérial
en point de fait.
Ladite Catherine Boudon a aujourd’hui présenté par le ministère de Monsieur
Lasalvy requête au tribunal ainsi conçue.
À Messieurs composant le tribunal de première instance séant à Lodève qu[‘il]
y avait environ sept années que Philippe Reynard son fils partit pour l’armée de
Catalogne en qualité de remplaçant de Jacques Aiguier, conscrit domicilié à
Frontignan et fut incorporé dans le quarante-deuxième régiment de ligne première
compagnie du second bataillon ; qu’un jour ledit Philippe poursuivi par les Espagnols
avait fait une chute et fut porté à Servera en Catalogne où il mourut quelques jours
après, c’était vers la fin de septembre 1811 ; qu’à la nouvelle de ce décès
on s’empressa d’écrire aux chefs du régiment et au directeur dudit hospice pour obtenir
l’acte du décès ; mais les lettres restèrent sans réponse par suite des évènements qui se
succédèrent rapidement en Espagne, en sorte qu’il ne fut trouvé aucun registre, ce qui
aux termes de l’article 46 du Code Civil la mettait dans la nécessité de recourir
à un acte de notoriété prescrit par lesdits articles pour prouver ledit décès devant le
juge de paix de Lunel et de Saint-André, en date du 24 avril et 16 mai
dernier duquel il résulte que ledit Reynard décéda à Servera 30 septembre
1811 ; c’est pourquoi la remontrante vient supplier qu’il vous plaise
vus ledit acte de notoriété et ledit article du Code Civil homologuer ledit acte
de notoriété, auquel effet ordonner que le jugement à intervenir sera transcrit par
l’officier civil de la mairie de Saint-André sur les registres de l’état-civil de ladite mairie
à l’effet de tenir lieu de l’acte de décès dudit Philippe Reynard à la date du trente
septembre 1811  et faire justice Lasalvy signé.
Par son ordonnance au pied de ladite requête Monsieur Jules Costebelle juge
remplissant la fonction de président en l’absence de celui-ci a ordonné la communication
à Monsieur le Procureur impérial pour sur ses conclusions écrites le rapport en état
fait par lui à cette audence.
Par ses conclusions écrites en suite de ladite ordonnance Monsieur le Procureur
impérial a déclaré ne pas s’opposer à l’adjudication des fins de ladite sur
les droits de tiers.
Point de droit
Faut-il adjuger les fins de la requête
Attendu que l’acte de notoriété dont il s’agit est régulier qu’il en résulte que ledit
Philippe Reynard est décédé à Servera le trente septembre 1811 que
n’existant pas des actes de décès des personnes qui se trouvaient dans ledit Servera
la preuve par témoin a pu en être faite aux termes de l’article 46 du Code
Civil
par ces motifs le tribunal jugeant en première instance a homologué
et homologue l’acte de notoriété dont il s’agit a ordonné et ordonne que ce
présent jugement sera transcrit sur les registres de l’état-civil de la mairie
de Saint-André à l’effet de tenir lieu de l’acte de décès du trente septembre
1815 sauf les droits de tiers.
Jugé à Lodève par Messieurs Costebelle juge remplissant la fonction
de président en l’absence de celui-ci, et Monsieur Froment juge, et Martin
juge suppléant ce jourd’hui vingt-unième juin 1815 signé
Jules Costebelle juge président Allengri greffier.
Mandons et ordonnons à tous huissiers sur ce requis de mettre le
présent jugement à exécution à nos procureurs généraux et à nos procureurs
près les tribunaux en première instance d’y tenir la main à tous commandés
et officiers de la force publique d’y prêter main forte lorsqu’ils en seront légalement
requis.
En foi de quoi le présent jugement a été signé par Monsieur Jules
Costebelle juge remplissant les fonctions de président et par le greffier du tribunal
pour expédition délivrée à la partie de Monsieur Gérard Allengri greffier.
Enregistré à Lodève ce 23 juin 1815
reçu 12 francs 93 centimes
Ce jourd’hui 18 juillet 1815 le présent jugement a été
transcrit et collationné par nous officier de l’état-civil de Saint-André »

Philippe Reynard est né le 17 janvier 1777 dans la paroisse de Cambous, aujourd’hui dans le département de l’Hérault. Pendant la Révolution Cambous a été intégré à la commune de Saint-André-de-Sangonis, d’où la présence de l’acte dans les registres de cette commune. Les raisons de son engagement ne sont guère douteuses : sous le Consulat, la loi Jourdan du 19 fructidor an VI a institué un service militaire de sept ans avec tirage au sort des appelés. Elle a en même temps défini la possibilité pour celui qui avait tiré un « mauvais numéro » la possiblité de se faire remplacer en payant un homme qui effectuerait le service à sa place.
Il s’ensuit qu’on peut aisément supposer  pourquoi Philippe Reynard a accepté ce rôle de remplaçant :dans une famille de paysans qui ne doivent pas être très riches, il est le dernier d’une fratrie de sept enfants, tous des garçons. De plus son père est mort en 1780. On ne sait pas à quelle date Philippe s’est engagé, mais si on en croit l’acte, c’est vers 1808 qu’il part en Catalogne.
Cette année-là les Espagnols se sont révoltés contre les Français qui occupent leur pays et en 1811 la situation est encore plus difficile car les Anglais ont débarqué au Portugal et Wellington, à la tête d’une armée anglo-portugaise, pénètre en Espagne. Les revers français sont de plus en plus nombreux et c’est au cours d’un de ceux-ci que Philippe Reynard a connu la mort.
Soldats français affrontant des Espagnols,
Goya, Los Desastres de la guerra, Con razon o sin ella
Gallca-Bnf
Il est rare qu’on ait des détails sur la fin d’un soldat de l’armée napoléonienne et l’acte transcrit ci-dessus laisse deviner quelques circonstances : « un jour ledit Philippe poursuivi par les Espagnols avait fait une chute et fut porté à Servera en Catalogne où il mourut quelques jours après ». C’est donc pendant un recul français qu’il a été victime d’une « chute ». Mais de quelle chute s’agit-il ? Sûrement pas de cheval, puisqu’il est fantassin. Il n’a pas non plus été atteint par une balle, cela aurait été mentionné. En tout cas ses compagnons l’ont ramassé et transporté à Servera, qu’on écrit aujourd’hui Cervera, dans la province de Lleida en Catalogne. Quelques jours plus tard il y meurt à l’« hospice », dit l’acte ; sans doute une infirmerie installée dans le petit « hôpital » du lieu.
La famille de Philippe Reynard est informée de sa mort, mais il va lui falloir presque quatre ans de démarches juridiques pour qu’un tribunal rende un jugement qui sera inscrit en guise d’acte de décès dans les registres de la mairie. Il est possible que la vieille mère du soldat ait besoin de cet acte pour percevoir une modeste pension. En 1815 elle a soixante-dix-sept ans et mourra quatre ans plus tard.
Le jugement a été rendu le 21 juin 1815, trois jours après Waterloo.

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