Un suicide en 1718 ?

Probablement plus rare sous l’Ancien Régime que de nos jours et interdit par le christianisme, le suicide a rarement laissé  des traces dans les registres paroissiaux. Il arrive cependant qu’on soit amené à se poser la question de sa présence en lisant certains actes, par exemple celui-ci, trouvé dans les registres de Ceyras, village de l’Hérault déjà évoqué sur ce blog :

« L’an 1718 et le ving-huit
février nous avons trouvé le nommé Henry
Cablas valet au moulin de Puech mort
au-dessous du chemin qui va au d[it] moulin
où l’on dit s’être précipité dans la nuit
lequel on a transporté à Pouzols du
diocèse de Béziers où il était marié pour y
être enseveli dans le tombeau de ses pères
en foi de quoi me suis signé avec les
témoins ci nommés
Chalas prieur »

Les registres de Pouzols répondent comme un écho à ceux de Ceyras :

« Le 27ème février 1718. Décéda Henry Cablat âgé de soixante
ans ou environ et a été enseveli le premier de mars
dans le cimetière de l’église paroissiale S-Amans de Pouzols,
en présence de Jacuqes Rouquous et Mathieu Causse signés
avec moi »

Le récit que donne le curé de Ceyras est clair et précis : dans la nuit du 27 au 28 février – celle du dimanche au lundi – Henri Cablat, dont le nom est ici mal orthographié, est mort d’une chute qu’il a faite depuis le chemin qui joint le village au moulin où il travaillait. Le texte montre que le prêtre répète des propos qu’il a entendus : « où l’on dit s’être précipité ». Il faut remarquer l’emploi du verbe  « précipiter » qui, d’après l’édition de 1694 du Dictionnaire de l’Académie signifie « jeter d’un lieu élevé dans un lieu fort bas ».
Ceyras sur la Carte de Cassini :
au nord-ouest, le moulin de Puech, symbolisé par une roue
avec des pales, et au nord la chapelle St-Pierre
où mon lointain oncle Perre Viguier était ermite au XVIIIème siècle.
 Peut-on en conclure que le malheureux se serait jeté du haut de la côte où se trouve le chemin pour mettre fin à ses jours ? Le verbe le suggère et, au début du XVIIIème siècle, sa forme pronominale n’est pas attestée au sens figuré de « se hâter ». On pourrait aussi penser à un accident, mais qu’aurait-il fait en pleine nuit sur un chemin de campagne ? De plus il devait bien connaître le parcours, puisque il était « valet au moulin ».
Dans l’hypothèse d’une mort volontaire il est bien sûr impossible d’en imaginer la cause, mais le peu qu’on sait de la victime donne l’impression d’une certaine fragilité sociale. Henri Cablat s’est marié en 1691 à Pouzols qui est à quelques kilomètres de Ceyras, mais l’acte de mariage informe qu’il est de Saint- André, sûrement Saint-André-de-Sangonis lui aussi à quelques kilomètres. Son âge exact reste cependant inconnu puisque, pour sa cité natale, il n’existe pas de registre antérieur à 1674 et on doit se contenter des « soixante ans ou environ » du deuxième acte.
Ceyras, Saint-André de Sangonis et Pouzols
sur la Carte de Cassini.
L’acte de baptême de son fils Henri, établi le 6 mai 1692 à Pouzols, le dit meunier ; or, en 1718, il est simplement « valet au moulin de Puech », c’est-à-dire celui de Jean Puech, qui, à cette époque-là, est âgé d’une quarantaine d’années. La question serait de savoir où habitait Henri Cablat. Chez son maître au moulin ? Ou bien vient-il à Ceyras pour y travailler pendant la semaine et retourne-t-il le dimanche à Pouzols où vit sa famille comme on peut le supputer d’après certains actes : le 17 février 1711 l’acte de mariage de ce même fils Henri affirme que ses parents sont « du lieu de Pouzols » et la mère de celui-ci, Catherine Arnal, est morte à Pouzols en 1735.
Les protagonistes de ce triste fait divers ne figurent pas parmi mes ancêtres, mais il est impensable que ceux-ci, nombreux à Ceyras, n’aient pas entendu parler de l’évènement et qu’ils n’en aient pas discuté entre eux.

6 réponses à “Un suicide en 1718 ?

  1. Intéressante relation, et à mon sens analyse plausible
    Nésida

  2. Bonjour,
    Je verrais plutôt une forme de sénilité qui l’aurait «précipité» à l’extérieur.
    Le fait qu’il ait été enseveli dans le cimetière paroissial, dans le caveau «des ses pères», me fait douter que ce puisse être un suicide.
    N

  3. Analyse tout à fait plausible. Mais il semble certain que l’on ait écarté la thèse du suicide à la seule fin de pouvoir donner une sépulture décente au défunt. Le verbe « se précipiter » a gardé le même sens au moins jusqu’en 1833, puisque je l’ai également retrouvé dans les Pyrénées, dans l’acte de décès de Simon A….., prêtre qui, le 13 mai, au cours d’une partie de chasse à l’isard, « à une heure après midi, s’est précipité Simon A…. dans le parsan (quartier) appelé Courbet ». Mais, compte tenu de la présence de témoins, il n’a pas été possible de cacher la vérité, puisque l’évêque a adressé aux consuls du moment une lettre dans laquelle figure la phrase suivante qui m’a laissé perplexe :
    « Mettez en terre l’infortuné, à l’entrée de l’église, sous le porche, afin que les paroissiens allant à la messe lui passent sur le corps. »
    Le malheureux vicaire s’était bien « précipité ». Ce verbe avait bien alors l’unique sens de « s’être jeté »

    • Merci pour ce commentaire qui constitue presque un article en lui-même, fort intéressant au demeurant, le suicide d’un prêtre étant plutôt rare à ma connaissance.

  4. Les suicides de prêtres ne sont pas une rareté. Simon A….. que j’ai cité plus haut semble avoir donné l’exemple, puisqu’un autre l’a suivi à la lettre. Il s’agissait d’un vicaire, desservant ce même village, mais son suicide n’a eu lieu qu’en 1883 : le 26 Décembre, il s’est jeté depuis son église en direction de la rivière Neste qui passe dans un profond contrebas. Son successeur a écrit qu’il n’avait pu supporter les allégations graves et absolument fausses faites à son égard par ses paroissiens. Il faut dire que les paroissiens en question étaient réellement des personnes horribles. Source : Archives de l’Évêché.
    Enfin, je connais le nom d’un troisième prêtre qui s’est également suicidé en se jetant de la fenêtre de son presbytère après s’être tranché la gorge, mais ce n’était pas dans ce même village. (à une vingtaine de kilomètres tout de même)

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