#généathème : un ancêtre, Pierre Alles, 1750-1811

« Passer un ancêtre à la moulinette », tel est un des généathèmes proposés ce mois-ci par Sophie Boudarel. Cela rappelle un peu la coutume qu’avaient les Papous de manger leurs ascendants défunts, mais il s’agit heureusement de « la moulinette des archives ». Celui que j’ai choisi pour appliquer la recette est mon Sosa 132, Pierre Alles. Est-il possible de tenter une biographie à partir des données fournies par la recherche généalogique à travers les différents registres ?

Un village languedocien

Ce Pierre Alles est originaire d’un village du Languedoc, Saint-Pargoire, où il a passé quasiment toute sa vie, à une quarantaine de km au sud-ouest de Montpellier et à moins de 20 km au sud de Ceyras, souvent évoqué sur ce blog, mais aucun lien n’unit mes ancêtres de Ceyras et ceux de Saint-Pargoire, sinon le choix qu’on fait certaines de leurs filles d’épouser mes aïeux. La bourgade compte un millier d’habitants au XVIIIe siècle et, sous la Révolution, comme beaucoup de localités de l’Hérault elle déchristianise son nom et s’appelle simplement Pargoire.

Saint-Pargoiresur une carte postale de 1905Archives départementales de l'Hérault

Saint-Pargoire
sur une carte postale de 1905
Archives départementales de l’Hérault

Origines familiales

Le prénom Pierre est traditionnel chez les Alles, autant que Louis chez les rois : le père de Pierre Alles s’appelle aussi Pierre, comme avant lui son grand-père et, quand lui-même aura un fils, il le nommera Pierre. Sa mère, Marianne Tremoulet, est la fille d’un « brassier », c’est-à-dire d’un ouvrier agricole dont les bras qui lui permettent de travailler sont la seule ressource. Quand les parents de Pierre se marient, le 20 août 1748, Marianne est enceinte de deux mois puisque une fille, Thérèse, naît de cette union le 17 mars 1749.
Le père de Pierre Alles, tout comme son grand-père, exerce le métier de bourrelier ; d’après Littré le bourrelier est un « ouvrier qui fait et vend des harnais » ; certains actes qualifient l’un ou l’autre des Alles de « sellier » . Dans cette société où les animaux de trait ou de bât sont innombrables, ils ne manquent pas d’ouvrage et, comme on verra plus loin, ils vivent dans l’aisance et possèdent quelque bien.

Une naissance énigmatique

Pierre Alles est le second d’une fratrie qui compte dix enfants, quatre filles et six garçons ; mais seuls quatre de ces dix enfants, dont Pierre lui-même, atteindront l’âge adulte. Ils sont tous nés à Saint-Pargoire sauf justement Pierre qui, lui, est né à Montagnac, un village à neuf kilomètres au sud, le 1er novembre 1750. Pourquoi est-il né ailleurs que dans le berceau de sa famille ? Difficile de formuler une hypothèse. Tout ce qu’on peut constater est que son père est présent à Saint-Pargoire le 27 juillet de cette année-là quand on enterre Thérèse, la sœur aînée de Pierre, et qu’il signe l’acte de baptême de son fils à Montagnac le 4 novembre.

AB Alles Pierre 1750 Montagnac

L’acte de baptême de Pierre Alles en 1750.

Un patronyme

Leur nom de famille amène à se poser une autre question : «Alles» est la forme du patronyme telle que le XIXe siècle l’a fixée ; mais au XVIIIe on trouve souvent Ales et parfois même Hales. Ces variations n’ont que peu d’intérêt, mais on peut se demander s’il existe un lien entre ce nom est celui de la ville d’Alès dans le Gard voisin et si on tient là l’indice d’une origine.

La signature Pierre Allessur l'acte de baptême de son fils Jean Françoisen 1784.

La signature Pierre Alles
sur l’acte de baptême de son fils Jean François
en 1784.

Service militaire

Une partie de la jeunesse de Pierre va être occupée par le service militaire. En effet, contrairement à une idée répandue, ce n’est pas la République qui a inventé la conscription et le tirage au sort des conscrits : il existe depuis 1688 une milice recrutée par cette voie et, quand Pierre Alles se marie en 1780, il est qualifié de « soldat provincial ». Pour se marier il a d’ailleurs dû fournir l’autorisation de l’intendant. La présence de militaires à Saint-Pargoire est attestée par de nombreux actes, par exemple en 1762 par l’acte de sépulture d’un « ancien capitaine des milices et ancien commandant de St-Pargoire et de Villemagne ». Ce passage de Pierre Alles dans la milice fournit une mince indication, la seule qu’on puisse avoir sur son physique : il mesurait plus de cinq pieds, soit 1,62 m, taille minimum pour être enrôlé.

Un soldat provincial.

Un soldat provincial.

Un mariage

En 1780 donc, il a trente ans et se marie. Le 28 novembre il épouse une jeune fille de dix-neuf ans, également native de Saint-Pargoire, Jeanne Bessiere, dont le père est maître charron. Entre 1781 et 1802 le couple aura cinq enfants. Le troisième, Eugène, sera bourrelier comme son grand-père et son arrière-grand-père. Je descends du dernier, Joseph, qui émigrera à Montpellier où il deviendra marchand d’étoffes. Le premier des quatre fils, Pierre, sera agriculteur et le deuxième, Jean François, se fera boucher comme leur père.

Un métier

Une fois libéré de l’armée Pierre Alles exerce en effet cette profession de boucher. Comment imaginer celle-ci en cette fin du XVIIIe siècle ? D’abord le boucher abat lui-même les bêtes. Ensuite de quelles bêtes s’agit-il ? Vraisemblablement une majorité de moutons, animal dont à cette époque on consomme même les yeux, et des agneaux quand c’est la saison. Mais en Languedoc on mange aussi de la viande de bouc : il s’agit de boucs qui sont châtrés et qui fournissent une viande meilleur marché que celle du mouton. Pierre doit bien gagner sa vie et d’autre part on peut connaître de façon très précise l’état de sa fortune.

Le travail d'un boucher dans l'Encyclopédie de d'Alembert et Diderot.

Le travail d’un boucher dans l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot.

Des impôts

En effet, sous l’Ancien Régime, les contribuables des provinces méridionales sont imposés sur leurs propriétés immobilières et, pour établir l’assiette de l’impôt, on dresse une liste de ces biens dans des registres appelés « compoix ». Certains d’entre eux ont été conservés, dont l’un, mis à jour vers la fin des années 1780 à Saint-Pargoire, nous donne article par article le détail de ce qu’avait Pierre Alles. L’inventaire comporte trente-deux items pour chacun desquels le montant de l’imposition est indiqué.
On y apprend que sa maison, située rue de Cers, mesure « 6 cannes 6 pans et demi », soit environ 12,5 m. et qu’elle vaut à Pierre Alles de payer 8 sols. Il possède d’ailleurs une partie d’une autre maison et un pigeonnier dans la même rue, imposés pour 6 sols.
Lui appartiennent également une quinzaine de champs ou portions de champs dispersés, car on est avant le remembrement, taxés de 2 à 6 sols.
Parmi ces champs, une « cambinière  », nom languedocien de la chènevière, plantation de chanvre. Pierre a aussi trois oliveraies, nommées « olivettes » dans le compoix, ainsi que trois vignes.
Il a en outre des «  hermes », ce qui, nous dit Littré, est le «  nom, dans le Midi, des terres incultes ou improductives ». Ces hermes ne sont d’ailleurs imposés que pour trois ou quatre deniers chacun.
Il dispose enfin d’un jardin, probablement un potager, et de deux « étables », mot qui en provençal, très proche du languedocien, désignait une écurie.
Le compoix décrit chacun de ces biens dans un paragraphe et indique sa provenance, acquisition ou héritage ; il note aussi le montant de l’imposition correspondante : on peut donc calculer qu’en cette fin des années 1780 Pierre Alles est redevable d’un impôt de 6 livres, 7 sols et 10 deniers.

Le début des quatre pages du compoixqui concernent Pierre Alles.

Le début des quatre pages du compoix
qui concernent Pierre Alles.

Encore des impôts

En 1799 on a changé de régime, de monnaie et même de calendrier, mais les impôts sont toujours là et de nombreux citoyens se rebiffent à Pargoire, dont la République a supprimé le Saint. Les archives de l’Hérault conservent un registre qui contient plus de deux cents réclamations, dites « pétitions » adressées par des contribuables à l’administration fiscale entre 1796 et 1806. Parmi elles, celle de Pierre Alles :

La "pétition" de Pierre Allesauprès du fisc en 1799.

La « pétition » de Pierre Alles
auprès du fisc en 1799.

« Pétition du Citoyen Pierre Alles aîné en dégrèvement sur les contributions personnelle, mobilière et somptuaire des années 5 et 6.
Soit communiqué au Commissaire du 5 ventôse an 7
avis du Commissaire du 12 ventôse an 7
Vu la pétition ci-dessus et les pièces y jointes le Communiqué du Directoire Exécutif près la Municipalité du Canton de Pargoire considérant que le revenu foncier du propriétaire est de 215 F, son revenu moblier de cent cinquante francs et son revenu total de 365 F estime qu’il aurait dû être taxé pour l’an 5 et l’an 6 en totalité à 38,15 F et qu’il doit être pour les deux années dégrevé de douze francs vingt-six centimes. »

La fin

Pierre Alles s’est éteint à soixante-et-un ans, le 30 juin 1811, dans sa maison de la rue de Cers. Son épouse, Jeanne Bessiere, lui survivra jusqu’en 1842.

Plan de Saint-Pargoire en 1856 où nous avons indiqué la rue où habitait Pierre Alles, aujourd'hui rue Plan de Cers. Remarquer la forme circulaire du centre ancien, typîque des villages du Lnaguedoc.

Plan de Saint-Pargoire en 1856
où nous avons indiqué la rue où habitait Pierre Alles,
aujourd’hui rue Plan de Cers.
Remarquer la forme circulaire du centre ancien, typique des villages du Languedoc.
Archives départementales de l’Hérault

9 réponses à “#généathème : un ancêtre, Pierre Alles, 1750-1811

  1. Bravo, en voilà une belle moulinette 🙂
    Les impôts font partie des ressources que je n’ai pas encore eu le temps, ni le courage de fouiller!

  2. Euh, que je n’aie. Je devrais me surveiller!

  3. Un très bel article, qui montre qu’en sortant des registres classiques, le généalogiste peut avoir la chance de trouver des documents qui le renseignent sur la vie de son ancêtre.

  4. Très bon millésime issu de « la moulinette »
    récidive à prévoir

  5. Sacrée corporation, semble-t-il, que les bouchers d’Ancien Régime.
    Merci pour cette plongée biographique et historique très intéressante, qui se lit comme du petit lait.

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