Poincaré et les petits Alsaciens

Complément de la généalogie, l’histoire familiale ne se réduit pas à une énumération de dates et de faits ; indispensable aussi nous semble la collecte des anecdotes recueillies de la bouche de plus anciens, ainsi ces mots de Raymond Poincaré que m’a rapportés jadis un grand-oncle de mon épouse.Ce grand-oncle s’appelait Joseph Schickler. Il était né en 1903 à Ballersdorf, dans le Sundgau, cette région du sud de l’Alsace où apparaissent déjà les collines du Jura. Le village fait partie de la zone que les Français ont occupée dès août 1914 et qu’ils ne lâcheront plus.
À cette époque, Joseph et son frère cadet Charles, qui est de 1907, vont à l’école communale où un Français a remplacé l’instituteur allemand. Ils ont appris aussi à reconnaître le calibre des canons d’après le bruit des obus, car la ligne de front n’est qu’à sept kilomètres de là. Il arrive d’ailleurs que des patrouilles allemandes fassent des sorties et franchissent le no man’s land.

Charles et Joseph Schickler avec une escouade de soldats du Génie. Leur père Antoine est au fond, avec un maillot rayé. Au centre, la mère de celui-ci, Catherine Surhammer, née en 1837. La présence du 57e RI, qui a stationné à Ballersdorf du 14 juillet au 12 septembre 1917 permet de dater la photographie de cet été-là.

Charles et Joseph Schickler avec une escouade de soldats du Génie.
Leur père Antoine est au fond, avec un maillot rayé.
Au centre, la mère de celui-ci, Catherine Surhammer, née en 1837.
La présence du 57e RI, qui a stationné à Ballersdorf du 14 juillet au 12 septembre 1917 permet de dater la photographie de cet été-là.

Leur père, Antoine, est patron d’un café où les Poilus viennent boire du vin et chanter. Ballersdorf sert en effet de base de repos aux troupes des tranchées et l’établissement ne désemplit pas : quand ils n’ont pas classe, les deux garçons aident à servir les soldats.

Antoine Schickler devant son café avec sa deuxième femme, Sarah Brubecker.La mère des enfants, Maria Bach est morte en 1910.Au premier plan, les deux enfants. Charles a sous le bras un livre de prix.

Antoine Schickler devant son café avec sa deuxième femme, Sarah Brubecker.
La mère des enfants, Maria Bach est morte en 1910.
Au premier plan, les deux enfants. Charles a sous le bras un livre de prix.

Un jour le village reçoit un illustre visiteur, le Président de la République lui-même, Raymond Poincaré. Je n’ai pas trouvé la date de cette visite, mais elle a peut-être eu lieu le 24 janvier 1916, jour où le chef de l’État était présent à Dannemarie qui est à moins de quatre kilomètres.

Poincaré à Ballersdorf.

Poincaré se rend donc avec sa suite dans la classe des garçons de l’école primaire et Joseph, qui est assis au premier rang, a entendu le Président prononcer cette phrase à l’intention de ses proches, croyant sans doute que les écoliers ne pourraient pas la percevoir ou bien qu’ils ne comprenaient pas le français : « Ils ont la tête carrée. »

Plus de soixante ans après, au début des années 1980 quand il m’a rapporté ce souvenir, Joseph Schickler ressentait encore la blessure éprouvée à cette fine remarque, qui rappelle ce que, paraît-il, Clémenceau aurait dit à l’élection de Poincaré en 1913 : « Je vote pour le plus bête. »

 

6 réponses à “Poincaré et les petits Alsaciens

  1. Belle anecdote! J’ai également des ancêtres qui vivaient à Ballersdorf. Comme le village est petit, ils ont probablement côtoyés les vôtres 🙂

  2. Comme je ne savais pas ce que pouvait signifier « tête carrée », j’ai cherché… et j’ai trouvé ceci, avec un dessin représentant votre illustre protagoniste http://www.languefrancaise.net/bob/detail.php?id=8218

  3. Ce qui peut (ou pouvait) être blessant aussi pour un Alsacien, si mes informations sont bonnes…

    • C’est l’expression « tête carrée » elle-même qui avait blessé Joseph. Il la prenait au pied de la lettre et l’attribuait aux cheveux tondus de près des garçonnets. Il ignorait l’allusion aux Allemands et d’ailleurs ni lui ni son frère Charles que j’ai bien connu aussi (grand-père de mon épouse) ne souffraient d’avoir été allemands par deux fois dans leur vie.

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