Une descendance nombreuse

Un acte de sépulture qui donne en même temps des détails sur la biographie du défunt, chose assez rare ; c’est le cas de celui-ci, établi en 1778 dans la paroisse protestante de Waldersbach, aujourd’hui dans le Bas-Rhin, dont dépendait le village de Belmont, par le plus célèbre des pasteurs alsaciens.

AS Morel Marguerite 1778 Waldersbach protestant

« Marguerite fille de Didier Morel
de Belmont et de sa femme Catherine Marchal
naquit audit Belmont l’an 1686 après la St-Martin
se maria à feu Christophe Claude (qui a bâti la
première maison à la Hutte) le 13 avril 1705 – après
avoir vu des enfants jusque dans la quatrième génération
et une postérité de 176 personnes – elle mourut le
vingt janvier [1778] à 9 heures du matin, et fut enterrée
le lendemain au cimetière de Belmont. Âgée
de 91 ans, 2 mois.
Témoins: deux petits-fils de la défunte: Christophe Claude,
et Jean Nicolas Verly, ancien de Belmont. »

Cette Marguerite Morel est mon Sosa 943. Elle a eu dix enfants qui ont eux-mêmes proliféré en petits-enfants et arrière-petits-enfants. Elle a donc pu voir 176 de ses descendants, sans doute un record.
Elle-même est la fille de Didier Morel et de Catherine Marchal, ces mariés qu’on avait sortis de prison pour les unir au temple en 1671, voir l’article Les mariés étaient en prison. Ici sa mère est nommée Marchal, alors que dans son acte de mariage elle en portait l’équivalent allemand et s’appelait Catherine Schmid.

Le Ban de la Roche femmes en costume local

Le Ban de la Roche, femmes en costume local
BNU Strasbourg

Cela rappelle que cette région du Ban de la Roche est au XVIIIe siècle une petite Babel : les descendants des plus anciens habitants, comme probablement Marguerite Morel, parlent un dialecte lorrain, le welche ; ce qui explique que les registres paroissiaux soient en français. Les anabaptistes, venus du canton de Berne un siècle avant pour s’installer dans cette région sous-peuplée, ont conservé le suisse alémanique et le menu peuple attiré par le travail dans les mines parle alsacien.

Le Ban de la Roche sur la carte de Cassini.
entre le département des Vosges à l’ouest
et le massif du Champ du Feu à l’est.
À Natzwiller au nord-est se trouvait le camp du Struthof

L’acte de sépulture évoque également le mari de la défunte, Christophe Claude (1680-1745) et va jusqu’à donner la date de leur mariage. Le pasteur ajoute un détail : c’est lui qui a bâti la première maison à La Hutte, hameau qui s’est constitué près d’une mine de fer. On sait par ailleurs que ce Christophe Claude est le petit-fils de Nicolas Claude, brûlé vif comme sorcier en 1622, voir l’article S comme Sorcier.
Les deux témoins sont deux des petits-fils de Marguerite Morel – il y avait sans doute le choix. L’un se prénomme Christophe comme son grand-père, qui était peut-être son parrain. Quant au second, Jean Nicolas Verly, il est qualifié d’« ancien de Belmont ». On trouve une notation semblable à propos du père du mari de Marguerite Morel dans l’acte de mariage de celle-ci, qui le dit « ancien à Belmont ».

AM Glaude Christophe x Morel Marguerite 1705 Waldersbach protestant

« Le mariage de Christoffle Glaude fils de feu Claude
Glaude quand il vivait ancien à Belmont et de Marguerite
Morel fille de Didier Morel justicier audit Belmont
a été béni dans l’église dudit Belmont le 13 avril
lendemain de Pâques 1705. »

Ces « anciens » sont en fait des notables anabaptistes : il n’y a chez eux ni prêtres, ni clergé. Ce sont les fidèles qui élisent celui qui dirigera leurs cérémonies qu’ils appellent des assemblées, c’est-à-dire celui qui devra gérer chants et lectures de la Bible anabaptiste, qui est une traduction alémanique. La mention d’« ancien » fait donc référence à une fonction religieuse. Elle atteste aussi que certains anabaptistes – qui ne venaient pas de Suisse – étaient en fait des luthériens convertis. Elle témoigne aussi que les déclarations à l’état-civil, auxquelles les anabaptistes étaient au départ réfractaires comme à toute intrusion de l’État, étaient enregistrés par le ministre du culte protestant.
L’acte est signé par le pasteur Oberlin, sorte de saint protestant, qui a été en charge de Waldersbach et de quatre autres villages alentour depuis 1767 jusqu’à sa mort en 1826. Dans un esprit en fait très proche de celui des Lumières, il y a facilité le progrès dans quantité de domaines : instruction, santé, artisanat, agriculture, voies de communication. Il a aussi accueilli favorablement la Révolution française.

Le village de Belmont par I, Cham. Sous licence CC BY 3.0 via Wikimedia Commons

Le village de Belmont par I, Cham.
Sous licence CC BY 3.0 via Wikimedia Commons

Une réponse à “Une descendance nombreuse

  1. Très intéressant et toujours assez déroutant de trouver des patronymes qui passent du français à l’allemand et vice-versa!

    J’ai eu un « Klein » devenant « Petit » et je me rends bien compte, que dit comme ça, cela fait minuscule pour un événement qui n’avait rien d’une ascension sociale, puisqu’il s’est retrouvé six pieds sous terre!

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