Une photo ratée

Sophie Boudarel nous propose un généathème : « Le 26 septembre a lieu la journée internationale « Save your photo day ».Et si, vous aussi, vous profitiez de cette journée pour scanner vos photos ? » Je l’ai fait depuis belle lurette et, comme nos anciens n’étaient pas toujours d’excellents photographes, il m’est venu à l’idée de présenter une photo ratée.1905-00-00 Honoré et Thérèse Bellon
Là voilà. Elle représente deux personnages qui sont mes arrière-grands-parents niçois, Honoré Bellon (1856-1941) et son épouse Thérèse, née Presi (1862-1913). Le costume de mon bisaîeul ne laisse aucun doute sur son métier : il est jardinier et le grand parc où il loge et travaille est celui de la villa du plus célèbre architecte de Nice à la Belle Époque, Sébastien-Marcel Biasini. Il n’y a d’ailleurs qu’à traverser le boulevard de Cimiez pour être devant l’hôtel Regina, un palace construit par l’architecte pour la reine Victoria et dont Honoré Bellon a réalisé les jardins, car il emploie des ouvriers et il a des talents de paysagiste. C’est très probablement un membre de la famille de  Sébastien-Marcel Biasini qui a pris la photo car, celui-ci, âgé, est mort en 1913 ; peut-être son fils Félix né en 1874.
Cette photographie ne porte d’ailleurs pas de date ; elle a dû être prise vers 1910. Elle est très petite, 5,5 x 8 cm. À voir l’irrégularité avec laquelle elle a été découpée, on peut se demander si à l’origine ce n’est pas un 6 x 9 cm qui aurait été rogné.
Le photographe a bien respecté les règles de l’art : il a mis ses deux modèles en pleine lumière et par conséquent lui-même a tourné le dos à celle-ci. Il a oublié que le malicieux soleil niçois allait projeter son ombre sur le sol, immortalisant ainsi son chapeau mou et sa veste.
Il s’ensuit que l’écart social entre les personnages éclate au grand jour : d’un côté celui qui porte un chapeau rond à la façon des paysans – et c’en était un, authentique, venu de Saint-Bathélémy, une  des campagnes qui faisaient encore partie de Nice au XIXe siècle – de l’autre celui qui arbore un chapeau mou, reconnaissable à la fente qui orne son milieu, coiffure qui est le dernier cri de la mode bourgeoise en ce début de XXe siècle.
La photo a été prise avec un de ces appareils portables que Kodak commençait à produire en grand nombre. Or, justement, ces appareils ont une particularité, qu’ils aient la forme d’un boîtier ou qu’ils possèdent un soufflet : le viseur est au-dessus ; on tient l’appareil à hauteur de ceinture et on regarde d’en haut pour viser. En témoignent les bras qui ont l’air ballant de l’opérateur.
De plus l’optique de ces appareils ne leur permettait pas de prendre des clichés plus rapprochés, d’où cette distance fatale que le photographe a laissée entre lui et mes arrière-grands-parents et qui a servi d’écran pour son ombre.

3 réponses à “Une photo ratée

  1. On a le sentiment d’une sacrée pente. C’est une palissade à l’arrière plan?

    • Le terrain est en effet en pente avec des terrasses au flanc de la colline de Cimiez, je l’ai connu dans les années 1950. AU fond il est possible qu’on voit la clôture de la propriété.

  2. Ratée la photo ? Pas tant que ça vu de 2015, puisqu’elle vous permet cette analyse sociologique… Merci pour ce partage.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *