Agriculture bio à Nice au XIXe siècle

Avant son annexion à la France en 1860 et l’essor du tourisme qui entraîne celui de la cité, Nice est littéralement une ville à la campagne : à l’ouest de la vieille cité et du Paillon qui la délimite s’étendent des terres cultivées qui vont jusqu’au fleuve du Var, avec des paroisses comme Sainte-Hélène ou Saint-Bathélémy où vit une bonne partie de mes ancêtres niçois, qui sont des paysans.
Ils cultivent un sol très pauvre où la plante qui prospère le mieux est l’olivier. Un livre paru sans nom d’auteur en 1826, le Guide des étrangers à Nice, décrit leur alimentation :
« La principale nourriture des paysans est la fève de marais, les autres légumes et herbages préparés avec de l’huile, et le pain de blé mêlé avec de l’orge et du seigle. »
Ils pratiquent une agriculture rudimentaire, peu susceptible de progrès :
« Le genre de culture qu’on y emploie n’exige pas qu’on en développe ici le système : la particularité la plus remarquable qu’il présente, c’est l’assolement qu’on suit sur les collines et dans les terrains non arrosables et qui consiste à alterner les semis de blé et de fèves de marais, de manière que le terrain qui a servi une année pour les fèves, est destiné l’année suivante au blé, et l’engrais employé pour la première de ces récoltes suffit pour la seconde. »
Justement, quel est ce puissant engrais dont l’épandage sert pour deux années ? L’auteur le révèle dans la suite.
« On ne peut disconvenir que l’usage qu’on fait des vidanges des latrines pour l’engrais des terres ne cause souvent des odeurs bien désagréables, soit à la campagne , soit dans la ville, lorsqu’on effectue la vidange et qu’on en fait le transport.»
En 1821, un médecin strasbourgeois, François-Emmanuel Foderé, dans son Voyage aux Alpes-Maritimes, avait donné des détails sur la collecte de ce précieux engrais :
« À Nice une latrine est un objet précieux ; on en rencontre partout, dans les chemins, dans les rues, dans les lieux publics : c’est obliger quelqu’un que d’aller se soulager dans sa maison. En louant un appartement, il y a différence de prix, si on laisse au propriétaire le produit annuel des excréments d’une famille, ou si on ne le laisse pas : ce produit est estimé à 3, 4, 5 francs par individu, et celui d’un édifice public, tel qu’un hôpital ou une caserne, est par conséquent considérable. Le cloaque de la caserne de Nice, qui contenait 5oo hommes, était affermé de mon temps 1700 francs.
Les nouveaux quartiers de cette ville sont généralement pourvus de latrines dans chaque maison ; mais il n’y en a pas dans les anciens quartiers, et pour y suppléer, chaque famille a un baril qu’elle tient dans un coin de la maison, et dans lequel elle jette les vases de nuit et toutes les immondices : le métayer vient le chercher lorsqu’il est plein, et lui substitue un baril vide. À toutes les heures du jour on rencontre des gens de la campagne avec ces barils sur les épaules ou sur les bourriques : ils en achètent aussi, au prix de dix sous le baril, de première qualité, et je m’exprime ainsi, parce que ce qui est dégoûtant pour tous les autres hommes, ne l’est pas pour le paysan de Nice ; je l’ai vu tremper son doigt dans le baril, et l’approcher de son nez et même de sa bouche, pour connaître si l’on y avait mélangé beaucoup de lavures de plats et d’autres immondices. On juge, d’après ces détails, que la propreté à Nice est peu d’usage ; et véritablement on y sacrifie tous les agréments à la nécessité d’avoir des engrais.
Les jardins potagers et les champs de fèves et de pois sont fumés ou plutôt arrosés immédiatement au moyen de ces barils, et ils privent, par l’odeur infecte qu’ils répandent au loin, ceux qui aiment la fraîcheur matinale d’aller en profiter. »
Précisons qu’en 1832 Nice a été épargnée par l’épidémie de choléra1 qui a ravagé le sud-est de la France, comme elle l’avait été par la peste en 1720, à nouveau grâce aux mesures prises par le « Magistrat de santé »2.

Vue de Nice depuis la route du Var.

Vue de Nice depuis la route du Var.

1. Celle que Jean Giono évoque dans Le Hussard sur le toit
2. Comité désigné par le Sénat de Nice pour s’occuper des questions sanitaires.

4 réponses à “Agriculture bio à Nice au XIXe siècle

  1. La lecture de votre article me conforte dans l’idée que les pratiques agricoles de nos ancêtres étaient bien plus modernes qu’on ne le pense: respect de la nature, gestion ingénieuse des déchets, voilà de quoi inspirer nos agriculteurs d’aujourd’hui.

  2. Je ne sais pas si on monnayait cet engrais en Alsace, mais les latrines étaient vidées dans les potagers deux fois par an: vers le printemps et en automne. La cabane au fond du jardin avait donc une place logique!

    Les journaux étaient ainsi recyclés coupés en feuillets de tailles égales qui étaient parfois teintes et même parfumées en remplacement des feuilles d’antan qui variaient au fil des saisons.

    Ces usages étaient encore répandus après le second conflit mondial.

  3. « La cabane au fond du jardin » ? Vous voulez dire le Schiesshüs ?

  4. Ja d’r « S(chie)sshüss » 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *