Mourir jeune à Sète en 1715

Deux actes de sépulture qui se suivent dans les registres de la paroisse Saint-Louis de Sète et ne contiennent rien d’insolite, mais qui invitent cependant à réfléchir sur la société où ces décès sont survenus :

Illettrés à un enterrement Sète St-Louis 1715

« Le 13 juillet [1715] a été enterré un jeune enfant d’environ
quinze ans natif de Lodève qui mourut hier, il se nomma
Pierre. le nom de son père est ici ignoré. en foi de ce
Ancely vic[aire]

Le 16 juillet 1715 est mort et a été enterré Arnaud Césé âgé
d’environ 20 ans. plusieurs illettrés ont assisté au convoi
en foi de ce Ancely vic[aire] »

D’abord, pourquoi ces deux garçons de quinze et vingt ans sont-ils morts ? On l’ignorera toujours, mais probablement de mort naturelle, car les registres de Sète mentionnent le fait quand il s’agit d’une mort accidentelle. Doit-on incriminer la malnutrition ou, pour parler plus simplement, sont-ils morts de faim ? C’est peu vraisemblable : en 1715 Sète est une ville prospère, en pleine expansion. L’étang de Thau est très poissonneux, la Méditerranée aussi ; sur « l’île de Sète », comme on dit encore, on pratique l’élevage et, sur les bords de l’étang, on s’adonne à l’agriculture, avec une ardeur telle que Colbert avait interdit autrefois qu’on procédât à de nouveaux défrichements.

Reste une hypothèse, celle que les deux jeunes gens aient été victimes d’une maladie infectieuse. On est en effet à la mi-juillet et en plein été sévissaient ce qu’on appelait les « fièvres ». La conjugaison des fortes chaleurs, de l’absence d’hygiène et de la mauvaise qualité de l’eau facilitait dysenterie et typhoïde.

Qui sont les deux défunts ? Du premier on connaît à peine le prénom, Pierre et on sait qu’il venait de Lodève, à 65 km de là. Sète, fondée en 1666, continue en effet à attirer de nouveaux habitants et continuera tout au long du XVIIIe siècle. Mais que penser de ce Pierre âgé de quinze ans seulement et dont le père n’est pas mentionné, alors que c’est l’usage dans les actes de sépulture, et dont on ignore d’ailleurs le nom ? Est-ce à dire qu’il est venu tout seul tenter fortune à Sète ? Ou qu’on l’a mis dehors du foyer familial pour qu’il gagne sa vie ?

Le deuxième acte précise l’identité du mort, Arnaud Césé, mais là non plus le père n’est pas nommé : est-ce l’indice d’un manque de poids social ? Il est pourtant de Sète car une origine extérieure est toujours mentionnée.

Ils sont très jeunes tous les deux et le premier est même qualifié de « jeune enfant », alors qu’il a « environ quinze ans ». Cela ne peut que nous rappeler qu’il y a trois siècles la puberté était beaucoup plus tardive que de nos jours.

Encore un point sur lequel ces actes dérogent aux coutumes : il est habituel d’indiquer les personnes qui suivent l’enterrement, quasiment toujours des hommes, et de leur faire signer l’acte de sépulture. Dans le premier cas, aucun témoin n’est cité. Autre signe de l’insignifiance sociale du défunt ? On constate la même absence aux obsèques d’« un pâtre fort jeune » en 1709, voir l’article « Bergers à Sète ». Dans le second cas, le prêtre a cette phrase étonnante pour nous : « plusieurs illettrés ont assisté au convoi ». Le vicaire s’est livré à un raccourci pour  dire que ceux qui étaient là n’ont pas signé le registre faute de savoir écrire et il ne s’est pas embarrassé de noter leurs noms.

Voilà comment deux actes banals qui concernent des personnages eux-mêmes dépourvus d’importance peuvent rappeler quelques traits d’une société.

4 réponses à “Mourir jeune à Sète en 1715

  1. Juste analyse

    Fanny-Nésida

  2. En 1715, les gens étaient inégaux, même devant la mort. Triste quand même.

    Belles trouvailles !

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