Des prématurées en 1718

Un tweet publié récemment par @lulusorciere


m’a rappelé un curieux acte relevé dans les registres de Pouzols, un village de l’Hérault qui devait avoir 250 habitants en ce temps-là :
AS avortement 1718 Pouzols

« Le 12 mai 1718 naquirent par un avortement deux filles jumelles
de légitime mariage aux nommés Pierre Courdurier et Jeanne Lautier mariés du
présent lieu qui décédèrent un moment après le baptême conféré dans leur
propre maison et ont été ensevelies le 13e
du même dans le cimetière de l’église paroissiale Saint-Amans en présence de
François Ollivier illettré
? prieur »

Malheureusement je n’ai pas pu lire le nom du prêtre dans sa signature. Il se qualifie de « prieur », ce qui était souvent le titre du curé dans les paroisses languedociennes. Mais c’est un autre mot qui retient l’attention quand on survole ce registre, le mot « avortement », qu’on a rarement l’occasion de lire sous l’Ancien Régime.
Or, d’après le Dictionnaire de l’Académie de 1694, il signifie « accouchement avant terme », sans impliquer que celui-ci ait été provoqué. Dans le cas présent il est possible que la gémellité soit une des causes de l’événement.
Les chances de survie des jumelles ont dû sembler faibles, puisqu’elles sont baptisées à la maison. On s’attendrait à ce qu’elles soient ondoyées, mais d’autres actes du même registre tendent à montrer que ce curé préfère se déplacer lui-même plutôt que laisser le soin de l’ondoiement à une tierce personne. D’ailleurs, jusqu’à quel point étaient-elles vraiment vivantes quand on les a baptisées ?
Plus curieuse est la présence de ratures dans cet acte : la première montre que le prêtre a d’abord failli écrire « naquirent d’un avortement », mais qu’il s’est repris et a préféré « par un avortement ». Quelle différence percevait-il entre les deux ? Difficile à estimer sans risquer l’anachronisme, mais peut-être la formulation choisie extériorise-t-elle davantage l’accident par rapport à la mère et semblerait diminuer sa responsabilité.
Les autres ratures sont plus importantes et portent sur une paire de groupes de mots consécutifs qu’elles ont l’air de vouloir dissimuler, au point que l’une d’entre elles a fini par former un « pâté » d’encre. Qu’est-ce que le prieur avait d’abord écrit ? Nous nous garderons bien d’émettre une hypothèse.
Une dernière constatation à faire : le seul témoin cité dans ce qui est à la fois un acte de baptême et un acte de sépulture, « François Ollivier, illettré », est parfaitement insignifiant et donc d’une importance sociale proportionnée à celle des petites défuntes.

3 réponses à “Des prématurées en 1718

  1. Faire une analyse poussée d’un acte qui passerait inaperçu aux yeux de tout le monde ! Très instructif

  2. Merci Jean-Michel pour cette belle archive. « Avortement », un terme que je n’ai jamais rencontré parmi les insolites qui permettent de penser à une fausse-couche, en particulier pour les grossesses gemellaires. Je retrouve parfois une description du foetus comparé à un loir ou autre petit animal, permettant de conclure à une grande prématurité. Quelquefois, le curé disserte sur le terme. Cet enfant a-t-il une âme ? 40 jours de gestation pour un garçon, 80 pour une fille 😉
    Même si on lui préfère fausse-couche, l’avortement garde toujours le sens d’interruption de gestation, volontaire ou pas.
    J’ai trouvé ce lien qui me parait intéressant sur le sujet : http://www.societe-histoire-naissance.fr/spip.php?article43
    Amitiés.
    Gloria

  3. Si cet « avortement » a été provoqué, ce qui, après tout n’a rien d’impossible, on aura tout fait pour dissimuler sa nature au curé. Et si celui-ci avait eu quelque soupçon, il l’aurait sûrement mentionné dans l’acte.

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