#généathème : Joseph Bühler, un destin alsacien

Je vais tricher un peu avec un des généathèmes proposés ce mois-ci, qui est de rédiger la biographie d’un ancêtre. En effet le personnage que j’ai choisi n’est pas mon ancêtre mais celui d’un oncle à la mode de Bretagne par alliance, pour le compte duquel j’effectue quelques recherches généalogiques à titre amical. Venons-en aux faits et remontons en 1877.
Le 9 février de cette année-là, vers cinq heures du matin, au 25 de la rue du Sommerard dans le Ve arrondissement de Paris, tout près de l’Hôtel de Cluny, au fond de la loge du concierge, un vieil homme est en train de mourir. Près de lui un homme plus jeune lui parle affectueusement. Il ne s’exprime pas en français ; on dirait de l’allemand, ce qui est étonnant car le souvenir de la visite des Prussiens n’est pas très lointain.

Le 25 de la rue du Sommerard, où est mort Joseph Bühler.

Le 25 de la rue du Sommerard, où est mort Joseph Bühler.

Les deux hommes sont en effet des Alsaciens. Que font-ils à Paris ? Ce sont des « optants » ; en 1872, après l’annexion de leur province par l’Empire allemand, ils ont choisi de rester français et ont donc dû émigrer en France. Le père, qui est à l’agonie, est le trisaïeul de mon lointain parent et s’appelle Joseph Bühler. Il s’est d’abord installé à Saint-Denis qui, à cette époque était dans le département de la Seine. Mais, ses forces déclinant, il accepté d’être hébergé par son fils Antoine, né en 1836, qui a trouvé une place de concierge à Paris. C’est cet Antoine qui, à dix heures, ira déclarer le décès de son père à la mairie du cinquième, accompagné d’un autre Alsacien, Jacques Kleinfuss, qui tient une teinturerie au numéro 20 de la même rue.
Joseph Bühler est né le 28 février 1803, en fait le 9 ventôse an XI de la République, à Lauterbourg dans le Bas-Rhin. Cette petite ville de deux mille habitants sous le Ier Empire a deux particularités : d’abord c’est la plus à l’est des communes françaises ; rien de plus facile que de la situer sur la carte : elle est juste au creux de l’angle que fait au nord-est le fameux hexagone. Deuxième particularité : c’est dans une ville quasi neuve qu’a grandi Joseph Bühler car les Français ont dû la reconstruire au XVIIIe siècle parce qu’elle avait été rasée en 1678.

Lauterbourg en 1904.BNU Strasbourg

Lauterbourg en 1904.
BNU Strasbourg

Quand il naît, son père, qui s’appelle Antoine, a cinquante-et-un ans et les actes d’état-civil lui attribuent tantôt la profession de laboureur, tantôt celle de tisserand. En fait il devait comme beaucoup d’Alsaciens – dont mon arrière-grand-père Adolf – avoir un métier à tisser chez lui et habiller sa famille, voire améliorer son revenu par cette activité de tissage.
Joseph Bühler perd ses parents de bonne heure : son père, quand il a six ans, et, quand il en a quinze, c’est sa mère, Madeleine Hochkoeppel qui disparaît à l’âge de cinquante-trois ans. En 1815 il est témoin de sa première invasion, quand les troupes badoises et saxonnes occupent l’Alsace. Qu’a-t-il fait entre cette époque et celle où on va le retrouver douanier dans le Haut-Rhin ? Il est très difficile de le savoir. Mais on peut imaginer un passage dans l’armée, prélude obligatoire à cet engagement dans l’administration douanière.
La frontière que doit surveiller Joseph est celle qui sépare la France du duché de Bade et elle est matérialisée par le Rhin. Comme on le voit sur un extrait de la carte d’état-major de la première partie du XIXe siècle, le Rhin n’est pas encore canalisé et le Grand Canal d’Alsace, qui double le cours du Rhin à l’ouest, n’existe pas non plus. De plus une myriade d’îles encombre le lit du fleuve et ne doit pas rendre la vie facile aux douaniers. Sans compter le fait qu’il arrive qu’à la suite de crues importantes le fleuve change de cours…

Geiswasser et le Rhin sur la carte d'état-major du XIXe siècle;

Geiswasser et le Rhin sur la carte d’état-major du XIXe siècle.

Le même secteur de nos jours : on voit à droite le Grand Canal d'Alsace et le Vieux Rhin.

Le même secteur de nos jours : on voit à droite le Grand Canal d’Alsace
et le Vieux Rhin.

Le 3 septembre 1829, Joseph Bühler, qui réside à Chalampé sur la frontière franco-badoise, se marie : il épouse une jeune fille d’un village voisin, Balgau, qui s’appelle Anne Keller. Elle a vingt-cinq ans, ses parents sont des paysans, des « cultivateurs » comme dit l’acte de leur mariage. Elle même déclare la profession de couturière.
De 1833 à 1844 le couple aura sept enfants, une seule fille et six garçons. On pourrait s’étonner de l’absence de naissance les premières années de leur union : une fausse couche ? Les actes de naissance de cette progéniture fournissent des renseignements sur les parents : en une dizaine d’années leur lieu de résidence change plusieurs fois. En 1833-1834, ils sont à Balgau ; en 1836-1838, à Marckolsheim ; en 1839, à Baltzenheim ; en 1842-1844, à Geiswasser ; en effet, il est à ce moment-là « préposé dans la douane royale au poste de Geiswasser », un village de pêcheurs qui s’est créé au XVIIe siècle. La plus grande distance est entre Balgau et Marckolsheim qui sont éloignés d’une trentaine de kilomètres. Pourquoi la famille déménage-t-elle aussi souvent ? Cela correspond-il à des changements d’affectation du douanier ? En ce temps-là on ne peut guère habiter à trente kilomètres de son lieu de travail. Par parenthèse le lieu le plus connu actuellement dans ce secteur est Fessenheim.

La signature de Joseph Bühler.

La signature de Joseph Bühler.

Ces actes de naissance suscitent une autre question : Joseph Bühler est bel et bien qualifié de « préposé », sous-entendu à la douane, lors de son mariage en 1829 ainsi que dans tous les actes d’état-civil qui le concernent, mais dans les actes de naissance de ses deux premiers enfants en 1833 et 1834, il est dit « journalier », ce qui est difficile à expliquer. Aurait-il quitté son administration de façon temporaire pour un travail qui ne lui aurait pas plus rapporté, sinon moins ? On pencherait plutôt pour une erreur du secrétaire de la mairie.
Plus tard, on retrouve le couple de Joseph et Anne à Balgau car leur fille Hélène habite chez eux, « dans la maison de ses parents au haut du village » quand, en 1862, elle met au monde un enfant sans être mariée. À cette date Joseph Bühler est déjà en retraite et il a donc choisi de se retirer à Balgau, le village natal de sa femme. Et c’est aussi à Balgau que meurt cette dernière en 1870. Sa fille Hélène s’étant mariée en 1865, le vieil homme se retrouve solitaire ; de plus le fait d’avoir porté un uniforme français pendant tant d’années a dû l’attacher à la France. D’ailleurs son fils Joseph, né en 1838, a été soldat dans la Garde impériale, celle de Napoléon III ; depuis, il s’est marié et habite à Issy-les-Moulineaux. En 1872 Joseph Bühler décide donc de rester français et va finir ses jours dans la région parisienne.

La fiche d'optant de Joseph Bühler.

La fiche d’optant de Joseph Bühler.

En conclusion je dois quand même préciser qu’aucun de mes propres ancêtres alsaciens n’a fait le même choix que Joseph Bühler en 1872.

Le Vieux Rhin vers Kembs (68). Photographie personnelle.

Le Vieux Rhin vers Kembs (68).
Photographie personnelle.

4 réponses à “#généathème : Joseph Bühler, un destin alsacien

  1. Bravo pour ce récit passionnant et magnifiquement raconté !
    Concernant les douaniers, j’en ai quelques uns parmi mes ancêtres, et eux aussi déménageaient sans cesse : ils m’ont fait sillonner (virtuellement) toute la Meuse à leur recherche !
    Elise

  2. J’ai également comme problème deux douaniers (famille COURTOT), cités comme tels par la mémoire familiale et dans l’état-civil, et dont je n’ai trouvé aucun dossier dans les différentes administrations. Pareil, on les retrouve avec différents métiers, un deviendra même Maire de son village d’adoption.

  3. Effectivement il y a là un réel problème : j’ai émis dans l’article l’hypothèse d’une erreur dans la rédaction de l’acte, mais elle est un peu hasardeuse dans la mesure où l’erreur apparaîtrait deux années consécutives.

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