Mourir au Ban de la Roche en 1675

Une demi-douzaine de villages en Alsace centrale, dans le Bas-Rhin, tout près de l’actuel département des Vosges, composent le Ban de la Roche, ainsi nommé à cause du château de la Roche détruit au XVIe siècle. Cette mini-région se signale par l’hétérogénéité de sa population : aux autochtones germanophones sont venus se joindre des Lorrains qui parlent un dialecte français et, vers la fin du XVIIe siècle, des Suisses, chassés du canton de Berne parce qu’ils sont anabaptistes, s’installent comme fermiers sur les hauteurs environnantes. Tous ces gens sont parmi mes ancêtres, ce qui m’a amené à découvrir les registres de la paroisse protestante de Rothau, qui desservait les autres villages de l’endroit. Les actes de décès en particulier sont plus détaillés que les actes catholiques et je me propose d’en livrer la transcription de quelques années. Ils sont en français et, chose rare, le pasteur écrivait de façon lisible.

Mourir au Ban de la Roche 1675-1676

L’an 1675
Régine Boulenger, femme de Dieterich Parmentier, de Belmont, est trépassée en la foi de Jésus Christ la nuit du dimanche 31 de janvier environ la minuit, de l’an 1675, et fut ensevelie le mardi en suivant, n’ayant été malade que huit jours, âgée d’octante ans.

Nicolas Tabourin de Belmont est trépassé en la foi de Jésus Christ la nuit du dimanche 31 de janvier 1675, environ une heure avant le jour, ayant été malade l’espace de sept semaines affligé de la jaunisse, ayant aussi été membre de la justice l’espace de six ans, marié 30 ans, âgé de 54 ans.

Jean Cacquelin fils du meunier de Waldersbach mourut en la foi de notre Seigneur le jeudi 5 d’août 1675 environ la minuit. Le samedi suivant il fut enterré. Il était âgé de 16 à 17ans, étant mort d’un flux de ventre.

Coulas Steffen bourgeois de Belmont mourut le 21 août 1675, ayant été blessé à mort par un parti de [?]. Il fut brûlé dans l’incendie de Belmont le jour suivant. Le reste de son corps fut retrouvé le 27 dudit mois et enterré.

Monsieur Marmet Ministre à Rothau mourut le 16 novembre 1675 un mardi matin et fut enterré dans l’église dudit lieu, étant âgé de 85 ans moins trois semaines.

[?] passé la nuit 28 décembre 1675 mourut le petit garçon de Mougeotte Neuviller veuve de feu Thomas Müller de Bellefosse. Le garçon était âgé d’environ 6 à 7 ans ; il fut enterré le jeudi suivant.

J’ai signalé par un point d’interrogation entre crochets les mots illisibles qui sont cachés dans le joint des pages au milieu du livre.
Première remarque : la formulation de l’acte est adaptée à chaque cas. Les trois premiers sont trépassés « en la foi de Jésus Christ » ou « en la foi de notre Seigneur », mais non les trois suivants. En effet celui qui est « blessé à mort » ne peut pas prier et on peut supposer que le Ministre – synonyme de pasteur – avait une foi solide qu’il est inutile de préciser ; quant au petit garçon, il devait avoir encore l’innocence de l’enfance.
Autre observation : la variété des noms, qui reflète celle de la population. On trouve des noms entièrement français comme Régine Boulenger ou Nicolas Tabourin, mais aussi des prénoms français avec des noms allemands, par exemple Coulas (diminutif de Nicolas) Steffen ; ce patronyme est ici au pluriel: on le rencontre ailleurs au singulier, Steff. Il y a aussi un prénom français avec un nom germanique écrit à la française : Mougeotte Neuviller. Mougeotte est un prénom vosgien et les Neuviller venaient du canton de Berne ; certains sont parmi mes ancêtres. D’autre part le prénom de Thomas Müller est ambigu car il peut être aussi bien allemand que français, mais on pencherait plutôt pour le français auquel se rattachent tous les prénoms, sauf celui de Dieterich Parmentier qui, à l’inverse, porte un nom français avec un prénom allemand.
Il faut également relever la pluralité des villages : les défunts vivaient à Belmont, à Waldersbach, à Rothau et à Bellefosse.
Le pasteur précise aussi l’âge des défunts, parfois de façon très exacte : « âgé de 85 ans moins trois semaines » ; il devait en effet être bien renseigné sur son vieux confrère le Ministre. À ce propos, il convient de noter ce qui apparaît presque comme une anomalie dans un registre du XVIIe siècle : aucun enfant en bas âge n’est cité.
L’auteur des actes prend soin de citer non seulement la date du décès, mais son heure, même si ce n’est que de manière approximative : « un mardi matin ». Par contre les trois morts pour lesquelles le jour de la semaine est précisé posent un problème : j’ai vérifié dans plusieurs de ces programmes qui calculent le jour correspondant à une date et, chaque fois, j’ai trouvé un résultat différent de ce qui est écrit par le pasteur. Une seule alternative : ou bien ces programmes sont défectueux ou bien c’est le pasteur qui, par trois fois, s’est trompé de jour. Je pencherais plutôt pour la première hypothèse.
Enfin, et c’est sûrement le plus intéressant, la cause de la mort est mentionnée dans trois cas sur six ; elle ne l’est pas pour les deux vieillards, ni pour le petit garçon « d’environ 6 à 7 ans » car à cette époque la mort de l’enfant est un fait banal.
Parmi les autres décès, celui de Nicolas Tabourin, qui a cinquante-quatre ans, est dû à la jaunisse. Les causes de cette maladie pouvant être multiples, il est difficile d’ajouter des commentaires, sinon que le malheureux a souffert pendant sept semaines avant de trépasser.
Suit la mort d’un adolescent, « Jean Cacquelin fils du meunier de Waldersbach », « âgé de 16 à 17ans, étant mort d’un flux de ventre », autrement dit d’une violente diarrhée. Or la date de son décès, le 5 août, laisserait penser que le jeune homme a été victime d’une infection intestinale liée à une eau malsaine ou à un aliment corrompu, deux éventualités liées à la saison estivale.
Quant à la fin de Coulas Steffen « bourgeois de Belmont », elle nécessite un détour historique : depuis 1672 la guerre de Hollande, engagée par Louis XIV, ravage une partie de l’Europe et touche l’Alsace. En août 1675 un groupe de soldats pénètre au Ban de la Roche pour piller et violer et va jusqu’à Waldersbach. Mais les habitants des villages n’entendent pas se laisser faire : ils se défendent comme ils peuvent, catholiques et protestants unis contre l’ennemi. Les soudards reculent, mais, dans leur repli, ils passent à Belmont, incendient les moissons et mettent le feu au village. Les habitants se sont réfugiés dans la forêt où ils passent six jours. Néanmoins Nicolas Steffen a été « blessé à mort » et son corps a brûlé « le jour suivant » dans l’incendie de Belmont. C’est seulement à leur retour le 27 août que ses concitoyens le portent en terre. Juste deux questions : a-t-il été blessé en se battant ? Était-il vraiment mort quand il a brûlé ?
Ce Coulas Steffen est mon ancêtre : c’est mon Sosa 1898, autrement dit mon 8ème arrière-grand-père.

Belmont, une maison paysanne à toit de chaume et une habitante en costume local. BNU Strasbourg

Belmont, une maison paysanne à toit de chaume
et une habitante en costume local.
BNU Strasbourg.

7 réponses à “Mourir au Ban de la Roche en 1675

  1. C’est une chance de faire de telles découvertes car elles nous permettent de pénétrer l’intimité de nos ancêtres !
    Merci pour le partage !

  2. Bonjour,
    Belmont, Bellefosse, Waldersbach … Que de noms de villages qui me parlent ! En effet, mon mari à des ancêtres originaires de ces villages ! Peut-être un cousinage ?
    En tout cas, un très bel article passionnant et qui donne un bel aperçu de la vie d’autrefois !

  3. Bonjour,

    Un article qui me parle particulièrement : plusieurs de mes ancêtres suisses (anabaptistes ou non, ce n’est pas toujours clair) se sont installés ou ont fait étape dans les fermes sur les hauteurs de Rothau.

    Je peux résoudre votre problème de jours de la semaine : le pasteur ne s’est pas trompé, il suit juste le calendrier Julien encore en vigueur en Alsace en 1675. Voyez ce site, en allemand mais très utile : http://kirchenkalender.com/.

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