Mourir au Ban de la Roche en 1676

Je continue la lecture des actes de sépulture de la paroisse protestante de Rothau vers la fin du XVIIe siècle, entreprise dans un précédent article. Ces actes ont le mérite d’être très détaillés et de révéler un peu la vie de ce petit pays qu’était le Ban de la Roche où catholiques, protestants et anabaptistes vivaient en paix, s’entraidant quand un incendie éclatait – c’était dans leur loi – ou quand de courageux militaires venaient les piller.

« L’an 1676

Aujourd’hui lundi 31 janvier 1676 mourut en la foi de Jésus Christ Coulas Jaques de Valterspach sur les 6 heures du soir, ayant été malade huit jours. Le lendemain fut enterré à Foudard ayant vécu environ 58 ans.
Aujourd’hui jeudi 9 mars sur la minuit mourut heureusement en la foi de notre Seigneur Coulas Christman de Valterspach. Il fut malade trois semaines et fut enterré à Foudard, âgé de 34 ans environ.
Aujourd’hui jeudi 27ème avril Coulas Dimanche tonnelier à Valterspach fut tué d’un parti de soldats en sa propre maison. Il fut enterré le lendemain à Neuvillers.
Aujourd’hui mercredi 12 juillet mourut d’un flux de sang Jean Hierig âgé de 6 ans fils de Bastien Hierig doyen à Neuviller. Il fut enterré le lendemain à Rotau.
Aujourd’hui 23 juillet mourut d’un flux de sang une des filles de Didier Moré ancien à Neuvillers, laquelle était âgée de 6 ou 7 ans. Le lendemain fut enterrée à Rotau.
Aujourd’hui 1 d’août mourut une fillette de Benoit Moré vitrier à Vilterspach, étant âgée de 4 ans et demi, et morte d’un flux de sang. Elle fut enterrée à Rotau.
Aujourd’hui 24 août mourut en la foi de Jésus Christ Odile Marchal femme de Jean Caquelin de Trouchi, étant âgée de 36 à 37 ans. Mourut en couche et fut enterrée à Urbach. »

Curieusement aucun décès postérieur n’est mentionné et la liste des actes de sépulture s’arrête avec le mois d’août. Et il ne manque pas de page puisque ce dernier acte est suivi du titre « L’an 1677 ».
J’ai transcrit les noms des villages tels qu’ils sont dans les actes : outre le fait que l’orthographe des toponymes n’est pas plus fixée que celle des patronymes, la façon dont les écrit le pasteur témoigne de la coexistence de parlers français et germaniques au Ban de la Roche. Aussi Waldersbach et Wildersbach deviennent-ils sous sa plume Valterspach et Vilterspach, ce francophone écrivant comme il les entend les noms prononcés par des germanophones. Mais Foudard, à ma connaissance, n’existe pas : ce doit être une adaptation de Fouda, le nom alsacien de Fouday, que les Allemands appellent -jusqu’en 1945 – Urbach, nom employé dans le dernier acte de cette année 1676.
D’autre part le registre nous livre les métiers ou les fonctions exercés par les hommes adultes. Coulas Dimanche – dont le patronyme est l’équivalent vosgien de Dominique – est tonnelier car, comme dans beaucoup de villages, on produisait du vin pour la consommation locale. D’ailleurs il y a encore une rue des Vignes à Waldersbach. Benoit Moré quant à lui est vitrier, ce qui atteste, en une époque où toutes les maisons n’avaient pas de vitres aux fenêtres, d’un certain niveau de vie au Ban de la Roche.
Plus remarquables sont les termes de « doyen », appliqué à Bastien Hierig et d’« ancien » qui qualifie Didier Moré. On a évoqué dans le précédent article la présence d’anabaptistes venus du canton de Berne au Ban de la Roche. Or, dans cette religion où régnait un rare esprit d’indépendance, il n’y avait pas de clergé. Pour diriger les offices – lavement des pieds et communion sous les deux espèces suivis de lectures dans la Bible anabaptiste qui est en allemand bernois – une communauté pouvait élire pendant le culte un de ses membres qui devenait « l’ancien ». Je descends moi-même de Claude Claude, dont nom et prénom sont identiques, qui était « ancien » à Belmont, un autre village du Ban de la Roche, voir l’article « Une descendance nombreuse. ». Tout cela montre que, les anabaptistes refusant toute soumission, même indirecte, à l’État et ne tenant pas de registre d’état-civil, c’est le pasteur protestant de l’endroit qui s’en chargeait. Le mot de « doyen » qui qualifie Bastien Hierig a l’air d’être un synonyme d’« ancien ».
Enfin, et ce n’est pas le moins intéressant, les causes du décès sont chaque fois mentionnées. Elles le sont de façon très vague pour ceux qui sont morts au bout de huit jours ou de trois semaines. Mais en l’absence de médecin, il devait être difficile d’identifier une maladie. Ces deux hommes sont d’ailleurs morts en hiver : auraient-il contracté quelque mal lié aux rigueurs de la saison ? Le dernier acte mentionne la mort en couches d’« Odile Marchal femme de Jean Caquelin de Trouchi ». La malheureuse a subi un sort assez fréquent chez les parturientes de ce temps-là. Le Trouchy où elle a finit ses jours est un hameau dépendant aujourd’hui de la commune de Fouday.
Enfin, les trois enfants, qui ont de quatre à sept ans sont morts d’un « flux de sang ». Ici on doit citer L’Encyclopédie de D’Alembert et Diderot : « La dysenterie avec déjections sanglantes, est appelée vulgairement flux de sang ». Or ces décès sont survenus en été : il est plus que probable que ces enfants avaient dû consommer une eau corrompue où, sous l’effet des chaleurs, les bactéries avaient proliféré.
Reste la fin de Coulas Dimanche « tué d’un parti de soldats en sa propre maison ». Cette mort rappelle bien sûr celle de Coulas Steffen l’année précédente. En 1676 une troupe de soldats a donc pénétré à nouveau dans le Ban de la Roche et il a probablement commis d’autres exactions que cet exploit d’assassiner chez lui un artisan. Pourquoi celui-ci a-t-il été tué ? S’est-il opposé au pillage ? Ou à un viol ? Comme à toute époque les civils ont à souffrir des guerres qu’entreprennent les dirigeants – en l’occurrence Louis XIV.
La fillette « âgée de 6 à 7 ans » qui a dû succomber dans d’horribles douleurs à la dysentérie le 23 juillet 1676 est ma très lointaine tante, car Didier Moré ou Morel, « ancien à Neuviller », est mon huitième arrière-grand-père, mon Sosa 1886.
Benoît Morel, le vitrier de Wildersbach, est le frère de Didier ; né en 1645, il a trois ans de plus que ce dernier. C’est donc un de mes grands-oncles à la onzième génération.
Quant à Odile Marchal, elle m’est aussi apparentée, puisque elle est la fille de Mougeon Schmid, équivalent allemand de maréchal(-ferrant), mon Sosa 7548. Le prénom de ce vénérable ancêtre, Mougeon, est lui-même un diminutif de Dimanche, forme vosgienne de Dominique, déjà rencontré comme patronyme.

À suivre

Waldersbach en 1798 par Massenet.

Waldersbach en 1798 par Massenet.
BNU Strasbourg

3 réponses à “Mourir au Ban de la Roche en 1676

  1. Super un article light! Un régime avant noel?

  2. Passionnant et documenté (comme d’hab’)

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