Un enfant séquestré, Nice 1863

Une banale histoire d’enfant maltraité, trouvée dans Le Journal de Nice du vendredi 10 juillet 1863 : 01

« La police avait été avertie depuis quelque temps qu’un enfant était séquestré dans une maison de la rue Pairolière, à Nice, le 3 Mars 1863, le Commissaire du quartier, guidé par des renseignements précis, se présente chez les époux Martin, marchands merciers, propriétaires de la maison portant le n° 20, et demande à voir leur enfant. Ils répondirent qu’il était malade et qu’il dormait. Cependant sur une seconde demande faite avec insistance, le père monta précipitamment au premier étage. Le Commissaire de police le suivit et pénétra dans un réduit étroit et obscur où il trouva, sur une mauvaise paillasse et presque nu, un enfant de onze ans et demi. Sa maigreur et son épuisement étaient tels que ses jambes ne pouvaient le soutenir. On le transporta à l’hospice où les meilleurs soins lui furent immédiatement prodigués. Les examens des médecins ont fait connaître qu’il n’existait chez lui aucune maladie organique, que son intelligence était saine, et que le degré d’anémie où il était tombé ne résultait que des privations et des souffrances de toute nature qu’il avait eu à endurer.
Cet enfant, nommé Paul Adolphe, est né le 2 juillet 1851 ; à l’âge de deux ans sa nourrice le rendit à ses parents, mais chez eux sa santé ne tarda pas à s’altérer. On l’envoya à Belvédère chez une femme qui l’a gardé neuf ans, et auprès de laquelle sa santé bientôt rétablie se maintint, toujours bonne.
Durant ces neuf ans ses parents n’ont jamais été le voir, et ne l’ont pas fait venir une seule fois à Nice. Enfin, au mois de septembre dernier, Martin est allé le chercher, et l’a conduit chez lui, où était en ce moment la sœur aînée du jeune Adolphe. Celle-ci fut renvoyée au bout de quelques jours au couvent du Bon Pasteur qu’elle avait quitté et alors commença pour le fils Martin un supplice qui s’est prolongé jusqu’au jour où la police l’a arraché à la cruauté de ses parents. Pendant plusieurs mois cet infortuné est resté enfermé jour et nuit dans !a pièce infecte où on l’a trouvé. En plein hiver il n’avait pour se couvrir qu’un morceau de toile d’emballage serré autour des reins par une corde et sur la tête un morceau de papier retenu par une ficelle. Pour nourriture on lui donnait du son, des écorces d’oranges, et quelquefois un peu de pain noir qui lui durait quinze jours.
Sa mère, qu’il accuse principalement des mauvais traitements dont il était l’objet, se levant la nuit, le frappait avec un martinet et le forçait à lécher le sol d’une immonde prison. Une ficelle fermait la porte et l’empêchait de sortir, et comme il la rompit un jour dans un accès de colère, son père la remplaça par une chaîne. À son retour de Belvédère, Adolphe Martin était frais et bien portant. On l’avait remarqué dans les premiers jours jouant dans le magasin, ou devant la maison de ses parents. Mais bientôt on cessa de le voir, et aux questions des voisins qui s’en étonnaient, les époux Martin répondaient tantôt qu’il était à l’école, tantôt qu’ils l’avaient envoyé dans la maison qu’ils possèdent à St-Etienne, mais que là où il était il se trouvait bien. Une fois cependant vers Noël on le vit à la fenêtre, il était pâle, hâve et semblait épuisé. Une autre fois, vers le milieu de février, un voisin le rencontra dans l’escalier dont il avait peine à gravir les marches. Ses parents, malgré leur effort pour dissimuler sa présence, ne pouvaient étouffer ses gémissements ; les habitants de la maison entendaient des pleurs le jour et la nuit. Ils distinguaient le bruit des coups qu’on lui donnait et la voix de l’enfant qui répondait : « Tuez-moi ! Tuez-moi ! Pour un petit morceau de pain. » Une autre fois on l’entendit s’écrier en gémissant : « Sainte-Vierge, faites-moi mourir, puisque l’on me laisse périr dans l’obscurité. » Les progrès rapides du rétablissement du jeune Martin depuis qu’il est à l’hospice, confirment hautement les faits constatés par la procédure ; ces faits d’autre part, et la conduite des accusés à l’égard de leurs enfants n’indiquent que trop leur odieux projet d’amener la mort de leur fils Adolphe. Sur sept enfants issus de leur union, cinq sont morts en bas âge La jeune fille qui vit encore a eu aussi à souffrir longtemps de leur brutale sévérité. L’un des fils nommé Frédéric paraît avoir été victime de « traitements » plus barbares encore : à l’âge de 2 ou 3 ans, ses parents le laissaient presque nu, la nuit, dans le jardin qu’ils possèdent à St-Etienne. Ils l’enfermaient dans une étable située à l’extrémité du jardin, et l’y laissaient pendant plusieurs jours pour venir s’occuper de leur commerce à Nice. Les voisins lui donnaient à manger par pitié, et il avait fallu qu’à plusieurs reprises l’indignation générale rappelât aux parents les devoirs de la plus simple humanité. Exclusivement préoccupés du soin d’augmenter leur fortune, les époux Martin paraissent avoir obéi à un sentiment d’avarice qui aurait étouffé dans leur cœur tout instinct de sensibilité.
En conséquence lesdits Martin et Malatesta, épouse Martin, sont accusés d’avoir, à Nice, dans les derniers mois de l’année mil huit cent soixante-trois, conjointement, commis volontairement une tentative d’homicide sur la personne de leurs fils Adolphe ; la dite tentative manifestée par un commencement d’exécution qui n’a manqué son effet que par des circonstances indépendantes de la volonté de ses auteurs ;
Et ce avec préméditation, à Nice, dans les derniers mois de mil huit cent soixante-deux et les premiers mois de mil huit cent soixante-trois, sans ordre de l’autorité et hors les cas prévus par la loi, séquestré dans leur propre maison leur dit fils Adolphe :
Cette séquestration ayant duré plus d’un mois ;
Ledit Adolphe Martin ayant été soumis à des tortures corporelles ;
Après lecture de l’acte d’accusation, M. le Président procède à l’interrogatoire des accusés et à l’audition des témoins. La cour déclare n’y avoir lieu à entendre le fils et la fille des accusés ; M. le Président ordonne seulement, en vertu de son pouvoir discrétionnaire, la lecture des dépositions qu’ils ont faites dans le cours de l’information. La séance, levée à 6 heures, est renvoyée an lendemain à huit heures. Ce matin, la foule est moins nombreuse qu’hier ; la déposition des témoins continue sans incident remarquable. La Cour et le jury se transposent sur les lieux du crime, pour s’y livrer à des investigations de nature à éclairer leur religion. L’audience est renvoyée à deux heures de l’après-midi pour le réquisitoire du Ministère public et les plaidoiries. A l’heure où nous mettons sous presse, les débats continuent ; le verdict du jury ne sera connu, suivant toute apparence, que dans la soirée. La foule a augmenté, depuis ce matin ; elle est plus considérable encore que la veille. La curiosité publique est poussée à son comble. J, Petit. »

La rue Pairolière est dans le centre historique de Nice, qu’on appelle aujourd’hui le Vieux-Nice. Belvédère est un village de montagne à 60 km de Nice. Quant à la référence à St-Etienne, elle est plus étonnante : à ma connaissance le seul St-Etienne identifiable ici serait St-Etienne-de-Tinée qui est à 90 km de Nice. Le garçonnet, qui va sur ses douze ans a en fait passé la plus grande partie de sa vie loin de ses parents. Sa sœur aînée est un peu plus protégée des sévices du fait d’être pensionnaire au couvent du Bon Pasteur. On peut par ailleurs se demander quelle est la part des sévices dans la fin des cinq autres enfants morts en bas-âge.
Le Journal de Nice du lendemain samedi 11 juillet 1863 publie le verdict et on doit reconnaître le talent des avocats, Mes Navello et Montolivo, qui ont fait reconnaître des circonstances atténuantes par le tribunal : « La cour en conséquence, condamne la femme Malatesta, épouse Martin, à 12 ans de travaux
forcés, et Martin à 4 années d’emprisonnement. »

La rue Pairolière à Nice.

La rue Pairolière à Nice.

Une réponse à “Un enfant séquestré, Nice 1863

  1. Eh ben, quelle histoire!

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