Un nécrophile dans le Var en 1901

Dans son numéro du 29 septembre 1901, Le Petit Niçois raconte un fait divers qui vient de se produire dans le Var voisin, au Muy, une bourgade comptant 3000 habitants en ce temps-là, à 80 km de Nice, entre Maures et Estérel :

Dernière heure

« Le Muy. — Nous lisons, d’autre part, qu’avant-hier après-midi, dans la petite commune du Muy, située sur la ligne PLM (1), entre Toulon et Nice, on a découvert, dans une chambre, le cadavre décapité d’une fillette qui avait été violée et dont la mort remontait à plusieurs jours.

Le Parquet de Draguignan (2) s’est transporté sur les lieux et a commencé une enquête, qui a abouti à l’arrestation du coupable :

On se trouve en présence d’une nouvelle affaire Vacher, avec une aggravation de raffinements plus macabres.

Voici d’ailleurs les renseignements que je viens de recueillir sur place :

Depuis quelques jours, une odeur nauséabonde semblait provenir de la maison portant le numéro quinze de la Grande Rue du Muy ; cette maison est habitée par une espèce de braconnier nommé Antoine Ardisson, âgé de soixante-cinq ans, qui vit là avec son fils Honoré, âgé de vingt-neuf ans. et une femme nommée Robini, qui leur sert de ménagère à tous deux.

Les voisins, poursuivis par l’odeur qui devenait pestilentielle, mirent le père Ardisson en demeure d’en rechercher la cause. Il répondit que l’odeur devait provenir des ordures (sic) que son fils, une véritable brute, déposait dans son grenier.

Cependant, piqué par la curiosité, le père Ardisson, ayant du reste à prendre du vin, pénétra dans le grenier ; il vit dans un coin une forme blanche enveloppée dans de la paille.

Croyant que c’était une bête, il s’arma d’une pelle pour remuer le tas de paille.

Quelle ne fut pas sa stupeur lorsqu’il reconnut devant lui le cadavre d’une fillette de quatre ans, enveloppée dans une robe blanche ; la tête était entièrement détachée du tronc.

Effrayé, le père Ardisson, après avoir cependant hésité pendant deux heures, se décide, son fils ne revenant pas de la campagne, à aller prévenir le brigadier de gendarmerie Elgue, Celui-ci, avec une présence d’esprit à laquelle il faut rendre hommage, ne voulant pas laisser échapper la piste, mit immédiatement en état d’arrestation le père Ardisson et la femme Robini, qui auraient pu, par la suite, prévenir le fils Ardisson et se concerter avec lui pour tâcher de trouver un alibi.

Le père et sa concubine étant en lieu sûr, on put, dans la soirée, arrêter le fils Ardisson Honoré, qui venait de vendanger.

Honoré Ardisson commença par s’étonner de son arrestation. Puis, pressé de questions, il a avoué que le soir de l’inhumation de la jeune Louise, morte à quatre ans d’une pneumonie infectieuse, le 12 septembre courant, il pénétra dans le cimetière, déterra le cadavre, le mit dans un sac et le porta chez lui, où il le souilla.

Honoré Ardisson a fait un aveu aussi épouvantable sans se douter de l’horreur qu’il inspirait. Il a demandé ensuite à manger, car, dit-il, il avait bon appétit. « Je parlerai ensuite », ajouta-t-il.

En effet, après le repas, Ardisson entra dans la voie de nouveaux aveux plus terrifiants.

C’est ainsi qu’il a dit que, lorsque mourait dans le pays une fillette qu’il avait remarquée et dont il connaissait le corps, puisque la plupart du temps il servait d’aide au fossoyeur, il se dirigeait, la nuit, entre une heure et demie et deux heures du matin, vers le cimetière ; il escaladait le mur et allait violer la tombe pour souiller le cadavre.

Il a reconnu avoir fait ainsi, pour la jeune Y…, âgée de quatorze ans, morte le vingt février 1901, et pour la jeune Z…, treize ans, morte le vingt-huit avril 1901. Pour cette dernière, il coupa la tète et l’emporta chez lui, pour l’embrasser mieux et beaucoup plus souvent. Le vampire n’a pas voulu reconnaître d’autres crimes, mais on suppose que, depuis deux ans, il a déterré et souillé six ou huit cadavres de fillettes de quatre à quatorze ans. On voit qu’il a déjà avoué en avoir souillé et décapité trois.

Dans les perquisitions faites dans son grenier, on a retrouvé la tête de la pauvre Z…, la jeune fille dont le visage, a-t-il eu le cynisme de déclarer, lui plaisait le mieux.

Le parquet de Draguignan s’est transporté sur les lieux pour commencer l’instruction.

L’entrée du cimetière du Muy a été défendue jusqu’à nouvel ordre, en vue d’un examen judiciaire.

La population est violemment surexcitée ; l’angoisse est profonde dans les familles du pays qui ont eu des décès d’enfants dans ces derniers mois.

L’émotion est telle que si le coupable sortait de sa cellule, on tenterait de le lyncher.

Le cynisme de l’accusé, dans ses interrogatoires, est tellement révoltant qu’il confine à l’inconscience.

Honoré Ardisson est d’ailleurs considéré dans le pays comme une brute. Il était employé comme manœuvre maçon et on l’avait surnommé lou Nigno.

Il est âgé de 29 ans ; il a fait son service militaire en Corse, au 61e de ligne. — P.

Cette monstrueuse affaire remet en mémoire le cas du fameux sergent Bertrand auquel ses macabres exploits, de même nature que ceux d’Ardisson, ont valu une horrifique célébrité.

Les crimes de cette sorte sont généralement du domaine de la psychiatrie et les aliénistes désignent la maladie des sinistres maniaques qui les commettent sous le nom de nécrophilie. »

(1) Paris-Lyon-Méditerranée : une des compagnies qui à cette époque gèrent le réseau ferroviaire
(2) alors préfecture du Var

La maison des Ardisson dans la rue Grande du Muy, sans doute la troisième en partant de la gauche, peinte en ocre jaune.

La maison des Ardisson dans la rue Grande du Muy, sans doute la troisième
en partant de la gauche, peinte en ocre jaune.

Le journaliste est bien renseigné sur les circonstances de l’arrestation, mais il appelle le personnage « Honoré », alors que le prénom de celui-ci est Victor. Le surnom que lui donnent ses concitoyens m’a causé quelques difficultés, car ce n’est pas du niçois, mais du provençal : lou Nigno. Mistral dans son dictionnaire cite un mot gnigno qu’il traduit par « personne façonnière et délicate » ; les psychiatres qui ont écrit un livre sur Ardisson le traduisent par « le simplet » ; s’agirait-il d’un emprunt à l’espagnol niño « enfant » ? Le provençal est d’ailleurs la langue que parle ordinairement Ardisson, qui sait néanmoins s’exprimer en français.

Contrairement à ce que suggère l’auteur de l’article, Ardisson n’est pas tout à fait une brute ; il l’est peut-être physiquement, mais les habitants le trouvent plutôt gentil et serviable. Il convient donc pour le journaliste de renforcer son prestige de criminel, d’où l’allusion à l’affaire Vacher, qui vient de se conclure en 1898 quand le nommé Vacher a fini sur la guillotine. C’était un vagabond tueur en série qui violait et assassinait bergers et bergères. Il inspiré en 1976 à Bertrand Tavernier un de ses films, Le Juge et l’Assassin. Le sergent Bertrand quant à lui est un nécrophile de la fin des années 1840. On l’avait surnommé le « Vampire de Montparnasse » à cause du cimetière où il déterrait ses victimes et c’est pour cela que le journaliste appelle Ardisson « le vampire ». Le terme va rester et dorénavant on le connaîtra comme « le vampire du Muy ».

Le médecin-légiste qui l’examine conclut à son irresponsabilité et il va être enfermé dans un hôpital psychiatrique, en l’occurrence celui de Pierrefeu dans le Var. Deux médecins de cet établissement, Michel Belletrud et Edmond Mercier, publient en 1906 une monographie sur lui : L’Affaire Ardisson (disponible par l’intermédiaire de Gallica-BnF) qui donne quantité de détails sur les pratiques du personnage et sur lui-même.

Il est né le 6 septembre 1872, mais Antoine Ardisson qui déclare sa naissance n’est pas son père naturel. Il reconnaît néanmoins Victor quand il épouse sa mère le mois suivant. Celle-ci le quitte d’ailleurs quatre ans plus tard en lui laissant Victor. Avant cela, quand ce dernier est âgé de trois ou quatre ans, il reçoit sur la tête un grand coup de bâton que lui donne sa mère. Par la suite il attribue à ce choc les aspects bizarres de son comportement.

Son père Antoine est un homme rude, qui a participé à la campagne d’Italie de 1859 et à la guerre de 1870. L’acte de naissance de Victor le déclare « cultivateur ». En fait il vit assez misérablement des différents travaux qu’on veut bien lui proposer. Il lui arrive notamment de travailler comme fossoyeur et, quand son fils adoptif a grandi, il se fait aider par celui-ci

Ardisson a fini ses jours en 1944 à l’hôpital psychiatrique de Montfavet dans le Vaucluse. Il est devenu un cas d’école pour les psychiatres.

Victor Ardisson,photographié à l'hôpital de Pierrefeu.

Victor Ardisson,
photographié à l’hôpital de Pierrefeu.

 

10 réponses à “Un nécrophile dans le Var en 1901

  1. Hé hé hé, un possible lien familial avec Thierry Ardisson?

    • Ardisson est un nom que j’ai rencontré très souvent dans mes recherches généalogiques sur Nice, mais je n’ai aucun Ardisson parmi mes ancêtres. D’après Geneanet et en dépit des apparences, il serait d’origine italienne, plus précisément ligure.

  2. Oui, mais étymologiquement l’origine « allemande » du patronyme n’est pas à exclure (Heiliges Römisches Reich où justement il y avait une forte représentation Toscane-Ligure) jusqu’au Xeme siècle.

  3. Cela fait froid dans le dos !

  4. Quelle terrible histoire! Cela m’a donné froid dans le dos de penser à de telles atrocités. Sinon, le père de Victor est-il mentionné sur son acte de naissance de naissance ?

    • L’acte de naissance de Victor Ardisson mentionne qu’il est ne le 5 septembre 1872 et a pour père Antoine Ardisson, mais aussi que ses parents l’ont reconnu lors de leur mariage le 30 octobre 1872.
      Voici ce que disent de ses origines les deux psychiatres qui l’ont examiné à l’asile de Pierrefeu, les Drs Belletrud et Mercier, dans leur rapport sur L’Affaire Ardisson paru en 1906 :
      « Le Vampire du Muy naquit en 1872. Sa mère, Elisabeth Porre, vivait alors en concubinage avec Antoine Ardisson, qui reconnut l’enfant par le mariage.
      Quant au véritable père d’Ardisson, nous n’avons sur lui que de bien vagues indications.
      Ce serait un homme de Callas, un veuf. Il était « pourri » au dire d’Elisabeth Porre. »
      Callas est un village du Var, dans l’arrondissement de Draguignan.

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