Une fillette homicide, Montpellier 1770 (suite)

L’affaire n’en reste pas là et dès, le 12 août de la même année, les Annonces, affiches et avis divers rendent compte de la décision de justice prise à son encontre :

Titre Annonces 12 août 1770

« Nous croyons devoir apprendre aux étrangers que la jeune fille dont il a été question dans notre feuille du 23 juillet, et qui était détenue dans les prisons du Palais, a été jugée par le Sénéchal de cette Ville Vendredi dernier 10 du courant ; et a été trouvée atteinte et convaincue d’avoir été chercher la petite fille du sieur Richard chez la Bonne, de l’avoir emmenée à l’Église Sainte-Anne, et de l’avoir volée et étranglée dans le même lieu, après lui avoir donné plusieurs coups ; en réparation de quoi elle a été condamnée à être conduite par l’Exécuteur de la haute-Justice devant l’Église de Sainte-Anne pour y  faire amende honorable, la torche à la main et la corde au col, ensuite à être pendue à un gibet par les aisselles pendant l’espace d’une demi-heure au Carrefour de la Place du Petit-Scel ; et enfin à être rasée et enfermée pour sa vie dans une Maison de force, ses biens confisqués ; après avoir prélevé de quoi la nourrir durant sa vie. Elle a appelé comme de droit au Parlement, et nous nous proposons de rendre compte de l’issue du Jugement définitif de cette Cour. Nous ne devons point oublier ici ce qu’on dit de la fermeté avec laquelle elle s’est toujours défendue en présence de ses Juges, et qui ne s’est point démentie ; mais ce qu’on apprendra sans doute avec plaisir, c’est que l’innocence de cette femme qui avait été impliquée dans cette affaire a été reconnue et avérée par le même Jugement. »

Le journaliste évoque la « feuille du 23 juillet ». Ce mot de feuille prend dès le XVIIIe siècle le sens de journal périodique, mais en l’occurrence les Annonces sont réellement une feuille imprimée recto-verso et pliée en deux, ce qui fait quatre pages. Il emploie, pour désigner l’institutrice qui avait livré l’enfant à la criminelle, l’expression « la Bonne » qui m’a causé quelques difficultés ; en fait c’est le nom de cette maîtresse d’école car Bonne est un patronyme bien attesté dans l’Hérault des années 1700. Quant au Sénéchal, c’est un officier royal qui exerce des fonctions judiciaires. Dans le nord de la France on l’appelle bailli.
Si on analyse le jugement de ce sénéchal, la jeune fille est condamnée à « faire amende honorable » devant le lieu de son crime. Là aussi citons le Dictionnaire de l’Académie, édition de 1694, qui déclare : « Sorte de peine qui porte note d’infamie, et qui consiste en un désaveu fait publiquement et par ordre de justice, de quelques mauvaises actions ou paroles, dont on demande pardon. »  Et ce même dictionnaire donne comme exemple d’emploi : « Faire amende honorable la torche au poing et la corde au cou. »

En plus la jeune fille est condamnée « à être pendue à un gibet par les aisselles pendant l’espace d’une demi-heure ». La pendaison par les aisselles semble avoir été réservée aux enfants de moins de quatorze ans et elle peut être mortelle par étouffement si elle est prolongée. Le sénéchal a dû la limiter à une demi-heure parce que la victime n’est pas décédée ; on parlerait de nos jours d’une tentative d’homicide.
Le châtiment ne se limite pas là : la coupable, qui a plus que certainement de longs cheveux doit subir l’humiliation d’être tondue. Elle sera aussi « enfermée pour sa vie dans une Maison de force » ; autrement dit, elle est condamnée à la détention perpétuelle.
Un dernier article de la sentence peut provoquer l’étonnement : on prélèvera les frais de son entretien sur « ses biens confisqués ». Or quels biens peut-on confisquer à une enfant de treize ans ? Avait-elle bénéficié d’un héritage dont un tuteur aurait eu la gestion ? Cela supposerait qu’elle vienne d’une famille aisée, sinon bourgeoise, voire plus.
L’article confirme le sang-froid et le courage qu’elle a manifestés devant le tribunal et qu’on remarquait déjà lors de son premier interrogatoire.
Mais la condamnée a déposé un appel qui, apparemment, est suspensif du jugement.

à suivre

5 réponses à “Une fillette homicide, Montpellier 1770 (suite)

  1. Merci pour cette mise en lumière et en perspective en plusieurs épisodes. J’aime le rythme des feuilletons… Sans doute pour le plaisir d’attendre, les bonnes choses se méritent !

  2. Merci
    J’ai hâte de connaître la fin

  3. Bravo pour la publication de cet article de journal et les commentaires de ce dernier. C’est une très bonne idée. Moi-même j’ai souvent le nez plongé dans les « Affiches d’Angers » et ce que j’y lis me paraît souvent très intéressant. Vous me donnez des idées…

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