Une fillette homicide, Montpellier 1770

L’enfant meurtrier est une figure assez rare, néanmoins récurrente, en particulier dans les pays anglo-saxons ; les Annonces, affiches et avis divers, hebdomadaire montpelliérain déjà présenté ici, rapporte un cas dans son numéro du 23 juillet 1770. Nous avons transcrit l’article tel qu’il est, respectant l’habitude qui remonte au XVIIe siècle d’écrire les mots considérés comme importants avec une majuscule. Il suit le récit d’une triple noyade dans le Lez, en effet les différents faits divers ne sont pas présentés dans des pavés bien séparés comme dans les journaux plus modernes, mais se suivent tous dans un seul article intitulé « Nouvelles intéressantes ».Titre Annonces 23 juillet 1770

« Il nous reste à parler d’un événement non moins funeste, et qui a rempli toute la Ville de surprise et d’horreur ; en effet quoi de plus affreux et de plus étonnant en même temps, qu’un jeune enfant ait été étranglée dans une Église en plein jour, sans aucun intérêt ni aucun motif, au moins apparent ; c’est cependant ce qui vient de se passer sous nos yeux.
Jeudi 19 du courant sur les 11 heures du matin une fille âgée d’environ treize ans, est entrée chez une Maîtresse d’école, elle a demandé une petite fille de trois ans et demi (1), se disant chargée par sa mère de la venir chercher ; sur ses instances on l’a laissée aller ; à midi le Sacristain de l’Église de Ste-Anne, sur le point de fermer l’Église, a entendu quelques plaintes, il cherche le lieu d’où elles peuvent partir, il trouve une petite fille étendue et mourante, qu’on avait couverte de plusieurs chaises ; il appelle du secours, le peuple court en foule, les parents attirés comme les autres par la curiosité, reconnaissent leur enfant ; on peut juger de leur douleur : pendant qu’on tâche de la rappeler à la vie, on s’aperçoit qu’elle est étranglée avec un cordon de fil jaune, auquel on avait fait plusieurs nœuds, on les coupe promptement, et en lui rend enfin le sentiment ; (nous venons d’apprendre que les soins qu’on a pris d’elle ont été si heureux qu’elle a recouvré la parole et qu’on cesse de craindre pour sa vie.)
Cependant on fait des perquisitions pour découvrir l’Auteur du crime, on se saisit de la jeune fille accusée d’avoir emmené l’enfant, on la confronte avec la Maîtresse d’école, avec ses écolières ; il en résulte qu’il est évident que c’est la même  qui s’en est chargée ; il reste à savoir qui a commis le délit, et entre les mains de qui elle a remis l’enfant. Le dirons-nous sans frémir ? De graves préjugés parlent contre elle-même, on lui trouve dans le sein un morceau de ruban pareil à celui qu’on a trouvé au col de la petite fille ; une autre jeune fille témoigne l’avoir vu sortir de l’Église de Ste-Anne entre onze heures et midi et lui avoir parlé ; l’accusée de peut le nier, mais elle emploie pour se défendre une hardiesse et une ruse au-dessus de son âge ; une pauvre femme est impliquée dans cette affaire ; la jeune fille soutient avoir remis l’enfant entre ses mains pour de l’argent. Mais cette femme se défend, elle a pour elle la voix publique qui la juge innocente ; comment se décider ? Si les présomptions pouvaient établir une certitude, la jeune fille resterait seule chargée du crime, mais cela même est inconcevable ; il est constaté qu’on n’a rien pris à l’enfant, que tout ce qu’elle portait ne pouvait exciter la moindre tentation ; qui peut donc avoir porté cette fille à lui donner la mort. Cela ne passe-t-il pas tout ce que l’Histoire nous offre là-dessus de plus étrange ? Tous les meurtres ont été commis ou par un motif d’intérêt, ou de jalousie, ou de vengeance, ce sont toujours des hommes que l’avarice ou les fureurs de la guerre ont portés à répandre le sang de leurs semblables et de leurs frères, mais il est sans exemple qu’une fille dans un âge si tendre, malgré la douceur et la timidité naturelle à son sexe, malgré l’inclination que celles de son âge ont d’ordinaire pour les enfants, porte des mains cruelles sur un enfant si jeune et si aimable (2), qu’elle choisisse le Temple de Dieu pour cacher son crime aux yeux des hommes, qu’elle étouffe enfin cet enfant sans autre intérêt que l’affreux plaisir de se repaître des convulsions de son agonie !
Peut-être par la suite serons-nous en état d’apprendre aux étrangers quelque chose de plus positif sur cet événement. »
(1) C’est la fille d’un Maître Perruquier nommé Richard. (note du journaliste)
(2) Cet enfant est d’une fort jolie figure, et n’en était plus propre à exciter la compassion. (note du journaliste)

Cet article nous révèle deux traits de société :
– d’abord, les églises ferment à midi, en tout cas dans les villes comme Montpellier qui compte une trentaine de milliers d’habitants à l’époque. Sans doute pour permettre aux prêtres et au sacristain d’aller déjeuner en laissant l’église sans surveillance car on craint les voleurs et même les pilleurs de tronc : un autre article des Annonces parle d’eux.
– ensuite c’est à l’école que la petite victime est enlevée, « chez une Maîtresse d’école » exactement. En contradiction avec les idées reçues, les petites filles vont à l’école en 1770 et elles y reçoivent l’enseignement d’une institutrice ; qui plus est, cette école admet des élèves extrêmement jeunes, puisque celle-là a trois ans et demi.
L’enquête quant à elle est rondement menée. Par qui ? Le journaliste suppose que ses lecteurs doivent le savoir, puisque les enquêteurs ne sont désignés que par « on ». Le mot de « perquisitions » ne signifie pas qu’on va fouiller chez quelqu’un, car d’après le Dictionnaire de l’Académie de 1762 une perquisition est la « recherche exacte que l’on fait de quelque chose », autrement dit une enquête.
Et celle-ci montre que les policiers montpelliérains procèdent de façon très méthodique : arrestation de la jeune fille qui est partie avec l’enfant, confrontation avec l’institutrice et les écolières, audition d’un témoin qui l’a vu sortir de l’église, fouille et découverte sur elle d’un ruban semblable à celui noué autour du cou de la victime.
On rappelle que les rubans étaient un des accessoires de la coquetterie et que celui-ci donne peut-être un indice sur le caractère de la coupable. Tout ce qu’on sait d’elle est qu’il s’agit d’ « une fille âgée d’environ treize ans ». Il faut se souvenir qu’en 1770 la puberté est beaucoup plus tardive qu’actuellement et que la suspecte doit ressembler beaucoup plus à une enfant qu’à une adolescente. Mais elle ne manque pas d’assurance devant les enquêteurs puisqu’elle invente cette histoire d’une femme qui l’aurait chargée de lui amener la victime contre de l’argent. Il est précisé « une pauvre femme » : cela aussi prouve la malice de la coupable, qui sait très bien que dans la société hiérarchisée de son époque on accusera beaucoup plus facilement une personne dont le statut social est insignifiant.
Dans une envolée rhétorique l’auteur de l’article clame son indignation devant ce crime. Le plus remarquable est qu’il s’étonne que, par deux aspects, la coupable ne corresponde pas au stéréotype de la jeune fille : elle n’a pas agi avec «  la douceur et la timidité naturelle à son sexe » et d’autre part elle semble dépourvue de cet instinct maternel qui aurait dû la détourner d’étrangler ce petit enfant pour «  l’affreux plaisir de se repaître des convulsions de son agonie. » On attendrait le mot de sadisme, mais il n’existe pas encore, bien que le fameux marquis soit un contemporain. De plus la meurtrière a aggravé son crime en le commettant dans une église ; difficile d’ailleurs de lui prêter une intention satanique : en plein centre de Montpellier, il était malaisé de trouver un endroit plus discret.

Que va-t-il advenir de la criminelle fillette ?

à suivre

L'intérieur de l'église Sainte-Anne à Montpellier en 1914. AD de l'Hérault.

L’intérieur de l’église Sainte-Anne à Montpellier en 1914.
AD de l’Hérault.

5 réponses à “Une fillette homicide, Montpellier 1770

  1. Suspense ! Je ne suis pas très fait divers en règle générale mais là, l’histoire et l’analyse font que je suis scotché.

  2. Très intéressant ces affiches, annonces et avis divers que je n’ai jamais pensé à consulter. Dans le même genre, il y a les pv des tribunaux épiscopaux qui sont aussi une bonne matière à potins. Là, vos explications sur l’article m’apparaissent plus important à retenir que les faits eux-mêmes 🙂

  3. Cette analyse est encore une pure merveille, à l’image de tous les articles de ce blog. J’ai encore beaucoup à apprendre !

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