Violée et tuée sur le canal, Frontignan 1770

Les Annonces, affiches et avis divers de Montpellier racontent le 9 juillet 1770 un triste événement qu’on saisira mieux si on le transpose de nos jours dans un wagon de RER, depuis le bateau où il a eu lieu :Titre Annonces 09 juillet 1770

« Nous venons d’être instruits d’un événement funeste, bien propre à nous remettre devant les yeux, d’un côté, les excès où une licence effrénée peut porter des âmes dénuées de tout principe d’éducation, et de l’autre, ce que peut la voie de l’honneur excitée par une vraie horreur du crime sur les cœurs mêmes qu’on croirait les moins susceptibles d’élévation et de noblesse. Une jeune fille née à Frontignan, qui a servi ici dans plusieurs maisons, ayant dessein de revoir son pays natal, partit dernièrement pour Sète, et y étant arrivée elle crut devoir prendre la route du canal pour se rendre à Frontignan ; elle monta donc sur une barque où elle se trouva seule de son sexe, avec quelques passagers, et avec les mariniers qui conduisaient la barque, et pouvaient être au nombre de cinq à six.On connaît assez les mœurs et la politesse de cette espèce d’hommes ; presque sourds à tout sentiment de religion et d’humanité, il n’invoquent guère leur Dieu que lorsque la tempête les menace d’une mort prochaine ; ils se mirent donc à cajoler cette jeune fille, qui sans doute eut le malheur d’être à leur gré ; les mauvais propos ne furent point oubliés ; ils en vinrent jusqu’à des libertés qui alarmèrent sa pudeur ; elle se réfugie vers ces passagers qui témoignaient assez ce qu’ils pensaient par leur silence, et implore leur secours par ses larmes ; ceux-ci touchés de compassion, font à leurs conducteurs de justes reproches qui ne leur attirent que des outrages et des menaces : ils étaient inférieurs en nombre, que pouvaient-ils faire ? Ils se voient contraints de descendre à terre de peur d’être bientôt ou témoins du crime, ou victimes de leur honnêteté, alors les mariniers ayant le champ libre ne gardent plus de mesures, et redoublent leur insolence ; l’infortunée se sentant dénuée de tout secours, n’a recours qu’à son courage ; et ne voyant point d’autre moyen d’échapper à leurs violences, se saisit de son couteau, et perce deux ou trois de ces barbares ; à la vue de leur sang leur brutale passion se change en fureur, ils lui portent à leur tour plusieurs coups, dont l’un entre autres la blesse à la gorge, et l’autre au-dessous des mamelles, et la laissent après à demi morte et baignée dans son sang. Après un traitement aussi indigne, ils ont osé la conduire à Frontignan, où elle a été transportée à l’Hôpital dudit lieur, et nous croyons qu’au moment où nous écrivons ceci, cette malheureuse victime de l’honneur n’est déjà plus. Nous ne savons point encore les suites qu’aura cet horrible attentat, qui a été commis vers le milieu de la semaine passée. »

En bleu, le canal de Sète (écrit Cette) à Frontignan sur la carte de Cassini.

En bleu, le canal de Sète (écrit Cette) à Frontignan sur la carte de Cassini.

La victime, qui appartient à l’immense prolétariat des domestiques, travaille à Montpellier comme servante. Un jour elle a envie de revoir sa famille et son village natal qui est Frontignan, aujourd’hui dans l’Hérault. L’itinéraire le plus pratique qu’elle trouve est d’aller à Sète par la route, puis de rejoindre Frontignan qui n’est qu’à six ou sept kilomètres, par voie d’eau.
Mais c’est la mort qu’elle va rencontrer, pour s’être défendue quand elle était agressée et que les voyageurs qui étaient sur la même embarcation ont manqué de courage pour la défendre vraiment. Toute ressemblance avec des comportements contemporains est bien sûr à exclure.
Pour mettre un nom sur la victime, il suffit de consulter les actes de sépulture de Frontignan : le seul décès qui corresponde au récit du journaliste est celui de Marie Gachon, « âgée d’environ trente-trois ans », non mariée et décédée le 30 juin, l’acte étant daté du 1er juillet. Cette Marie Gachon a en fait trente-quatre ans, car elle est née le 29 avril 1736, fille d’un maître tonnelier – le muscat de Frontignan est, à juste titre, réputé.
Il faut noter qu’on enterre Marie Gachon « dans la chapelle des pénitents » alors que les défunts ordinaires le sont « dans le petit cimetière de la paroisse ». Les Pénitents Blancs sont une confrérie très active à Frontignan et le choix de leur chapelle comme lieu d’inhumation signifie que le village veut rendre hommage à la courageuse jeune femme.

L'acte de sépulture de Marie Gachon.

L’acte de sépulture de Marie Gachon.

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