À Marseille, le public refuse le programme du théâtre : quatre morts

Le XVIIIe siècle ne connaît pas le foot-ball, mais la violence collective trouve d’autres lieux pour se manifester, par exemple le théâtre, comme le rapporte un article des Annonces, affiches et avis divers de Montpellier dans son numéro du 7 décembre 1772 :Titre Quatre morts à l'Opéra de Marseille, 1772

« On nous mande de Marseille que le 29 du mois dernier, il se passa dans la salle de comédie de cette ville une scène sanglante, dont voici la cause. On avait annoncé la veille Zémire et Azor, opéra comique dont on avait déjà donné une grande quantité de représentations ; le parterre qui commençait à se lasser de cette pièce que l’on répétait si souvent, avait déclaré qu’il ne voulait plus Zémire et Azor. En conséquence on avait annoncé une autre pièce. Mais le lendemain MM. les Maire et Échevins donnèrent ordre aux comédiens d’afficher et de représenter Zémire et Azor. L’heure de la comédie arrivée, le parterre cria beaucoup ; en vain voulut-on faire faire silence, et MM. les Maire et Échevins ordonnèrent-ils d’arrêter ceux qui troublaient le spectacle, le bruit continua toujours. On fit avancer un détachement de grenadiers la baïonnette au bout du fusil pour en imposer, mais les cris redoublèrent. Un jeune homme ayant été frappé d’un coup de crosse, mit imprudemment l’épée à la main et blessa plusieurs grenadiers, mais MM. les Maire et Échevins ayant ordonné de faire feu, ce jeune homme tomba percé de quatre coups de baïonnette et d’un coup de fusil. Tout fut alors dans le plus grand désordre ; les portes se trouvant fermées personne ne put sortir, le tumulte et les cris redoublèrent, la confusion devint générale. Un capitaine de vaisseau fut tué d’un coup de fusil, un Hollandais mourut d’un autre coup de feu qui lui brûla la cervelle, un grenadier reçut un coup de pistolet dont il mourut quelque temps après ; un grand nombre de personnes furent blessées de coups de baïonnette, etc. On ne sait pas encore quelle sera la suite de cette malheureuse aventure. »

Les événements rapportés ont donc eu lieu le 29 novembre 1772, qui était un dimanche, où on donnait dans une salle de théâtre de Marseille Zémire et Azor , un opéra-ballet d’André Grétry, créé à Paris l’année d’avant. Il est un peu oublié aujourd’hui, même si nous en connaissons bien le thème, puisqu’il est tiré du conte de Mme Leprince de Beaumont La Belle et la Bête.
Mais le public marseillais ne veut plus de cette œuvre, qu’il a vue trop souvent. En l’occurrence, c’est « le parterre » qui exprime sa lassitude, c’est-à-dire la partie populaire des spectateurs. Comme dit le Dictionnaire de l’Académie de 1762 : « On paye moins au parterre qu’aux loges. »
On peut se demander pourquoi « MM. les Maire et Échevins » font annuler le remplacement de Zémire et Azor : peut-être simplement ne l’ont-ils pas vue ; mais c’est aussi une façon d’affirmer leur autorité sur le public populaire.
En cette fin de 1772, le maire de Marseille est François-Joseph de Marin ; il vient d’être nommé à ce poste que Louis XV a créé quelques années avant et réservé à la noblesse de Marseille. Quant aux échevins, ce sont des sortes d’adjoints ou de conseillers municipaux.
Ces messieurs, qui assistent à l’opéra, vont encore plus loin en faisant intervenir la troupe pour ramener le calme. Une escalade va se produire, où les autorités municipales ont une part de responsabilité. Un des spectateurs a une épée, qu’il sort quand il reçoit un coup de crosse : n’oublions pas qu’en ce temps-là les nobles portent une épée. Plus étonnant est le pistolet qui sert à un spectateur pour abattre un grenadier. Quant au Hollandais, rien d’étonnant à sa présence dans ce port de commerce, les Hollandais sont nombreux à Sète également.
Étonnante scène que ces grenadiers baïonnette au canon dans un théâtre !

Zemire et Azor dessiné par Pierre Charles Ingouf et gravé par son frère François Robert Ingouf, 1771

Zemire et Azor dessin de Pierre Charles Ingouf,
gravé par son frère François Robert Ingouf, 1771

Une réponse à “À Marseille, le public refuse le programme du théâtre : quatre morts

  1. Cet « opéra comique » ne devait pas l’être tant que ça…

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