Attentat à la bombe à Nice en 1889 : un mort (suite)

Comme il l’avait annoncé dans son premier article, le journaliste publie dans Le Petit Niçois du 13 septembre 1889 des compléments d’information sur l’explosion d’un engin survenue l’avant-veille dans une rue tranquille de Nice :

L'attentat de la rue Rossini 2

« La foule sur les lieux du crime
En quittant les lieux de l’attentat, avant-hier soir à minuit, M. le vicomte du Moiron, procureur de la Républlque.et M. Olivier, juge d’instruction, donnaient des ordres très sévères à quelques gardiens de la paix chargés de surveiller les abords de la rue Rossini, que personne ne devait traverser sous peine d’être immédiatement arrêté.
Cette mesure s’imposait d’autant plus qu’elle aurait pu amener l’arrestation de l’auteur de ce crime épouvantable, si jamais l’idée lui fût venue d’aller se mêler à la foule des spectateurs pour se rendre compte de l’étendue du malheur.
Pendant toute la nuit ce n’a été qu’un va-et-vient continuel de curieux. De nombreux groupes stationnaient au boulevard Victor-Hugo, à l’entrée de la ruelle, qui était gardée par quatre agents de police, et commentaient diversement cet horrible drame.
Les habitants des édifices voisins étaient en plein émoi, ne pouvant se rendre compte des causes du drame.
L’arrivée des Magistrats
H est 8 heures du matin, lorsque M. du Moiron, accompagné de MM. Ollivier, juge d’instruction ; Masquin, commissaire central ; Crocicchia, commissaire d’arrondissement ; Girardy, inspecteur, et Pelat, arrivent sur les lieux.
Ces messieurs inspectent longuement l’endroit où l’explosion s’est produite, puis parcourent la ruelle Rossini d’un bout à l’autre.
Lugubres trouvailles
Au cours de» investigations, on trouve dans la haie, presque, en face de l’endroit où était placée la machine infernale, de nombreux fragments de fer, des clous, etc. Là où le criminel avait placé le canon, M. le Procureur de la République a trouvé un petit paquet de poudre en forme de boudin, au bout duquel était un assez gros morceau d’amadou.
Il est incontestable que cette espèce de mèche et ce paquet de poudre, qui se trouvaient juste au bout du canon, avaient été placés par le criminel qui se tenait caché dans la haie, attendant le passage de sa victime.
Allumer l’amadou et communiquer le feu à la machine eût été l’affaire d’un instant.
Ainsi que nous l’avons déjà dit, l’engin devait en outre contenir à ses deux extrémités deux capsules pour que l’explosion fût plus certaine.
Poursuivant leurs recherches, les magistrats ont découvert contre le mur, à une hauteur de 2 m 50, des lambeaux de chairs du malheureux Sigaud.
Un eucalyptus qui se trouve derrière la haie, à côté de l’endroit où le malheureux a été foudroyé, portait encore à ses plus hautes branches, coupées en partie par les éclats de la machine, des chairs saignantes affreusement carbonisées.
Un brigadier de police a en outre trouvé une pièce d’un franc, qu’il a remise au juge d’instruction.
Les magistrats instructeurs ont interrogé diverses personnes témoins de la catastrophe.
La descente, commencée à 8 heures, n’a fini qu’à 10 heures passées.
L’explosif
Un lieutenant d’artillerie a été désigné pour donner des renseignements techniques sur l’explosion et pour déterminer, avec l’aide d’un chimiste, la nature de l’explosif.
Les dégâts matériels
Les dégâts occasionnés par l’éclat des projectiles sont assez importants. Les maisons voisines ont été ébranlées, les vitres brisées. Quelques arbustes et notamment les herbages séparés par la haie ont été en partie brûlés.
À l’hôpital. — Les victimes
Vers 5 heures de l’après-midi, M. du Moiron, procureur de la République, aceompagné de M. le juge d’instruction. s’est rendu à l’hôpital, ou devait avoir lieu une consultation médicale pour le pauvre petit Riquier et l’autopsie du malheureux Sigaud.
Détails curieux : la main qui tenait l’engin ne porte pas la moindre égratignure ; ce qui explique ce cas bizarre, c’est que Sigaud, après avoir ramassé l’engin, s’en servit comme de canne, et qu’au moment de l’explosion il le tenait devant lui pour convaincre le petit Riquier qu’il n’y avait aucun danger a le manier.
Le coup partit. L’engin éclata par le bas. Le ventre fut emporté. La figure n’a pas été touchée.
L’état du petit Riquier est assez grave, bien que la période de fièvre ne soit pas arrivée.
Le pauvre enfant a eu trois doigta du pied gauche emportés et un morceau du mollet droit horriblement déchiré et coupé en partie.
Quoi qu’il en soit, les docteurs ne désespèrent pas de le sauver, étant donnés le courage et le sang-froid avec lesquels il endure son mal.
La blessure qu’a reçue son frère est insignifiante et n’a pas nécessité son transport à l’hôpital. Avec une émotion bien marquée, il a donné ce matin aux magistrats instructeurs toutes les indications nécessaires et a lui-même reconstitué la scène du drame.
Ce témoignage a été précieusement recueilli.
L’enquête
Il résulte des premières constatations que l’engin n’était pas chargé de dynamite, mais d’un mélange détonant d’une violence excessive.
Le plus grand secret a été gardé sur cette affaire, néanmoins, nous pouvons affirmer que la police tient une piste qui paraît sérieuse.
II est inadmissible que l’engin ait été placé par hasard dans cette ruelle, par un amoureux jaloux. L’hypothèse la plus probable est que cette action criminelle a été longuement préméditée et accomplie par un individu bien au courant des habitudes d’une personne qui devait passer par le chemin en question.
On se trouve donc en présence d’une vengeance terrible préparée de longue main.
Les obsèques de la victime
Ce matin â 10 heures, auront lieu les obsèques du malheureux Sigaud.
On se réunira, place de l’Hôpital : à 9 heures et demie précises.
Nous tiendrons nos lecteurs au courant des suites de l’enquête de cette mystérieuse affaire. »

Peu de chose à ajouter au compte-rendu du journaliste, sinon que celui-ci manifeste une certaine complaisance pour les détails horribles, comme les morceaux de chair accrochés aux branchages ou les blessures des victimes. D’ailleurs sur la même page du Petit Niçois se trouve un récit également circonstancié du nouveau crime que Jack l’Éventreur vient de commettre à Whitechapel.
L’autre aspect est bien sûr l’apparition de la police scientifique, avec l’examen méthodique de ce qu’il reste de l’engin et des traces de l’explosif. Leurs observations amènent d’ailleurs les enquêteurs à l’idée que l’explosion n’est pas un acte terroriste, ce qu’on subodorait déjà vu la nature des lieux, mais qu’elle visait quelqu’un de précis, comme le suggère la rumeur.

à suivre

2 réponses à “Attentat à la bombe à Nice en 1889 : un mort (suite)

  1. Avec l’intervention de la police scientifique, il vont quand même le coincer?

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