Attentat à la bombe à Nice en 1889 : un mort

Le jeudi 12 septembre 1889, Le Petit Nicois relate dans un article une curieuse explosion qui a eu lieu la veille :

L'attentat de la rue Rossini

« Les lieux du crime
Toute la population niçoise est émue par un crime épouvantable qui a été commis hier soir vers 9h 14.
La petite rue St-Etienne, aujourd’hui nommée rue Rossini, se continue par une ruelle large d’environ 4 mètres, qui vient aboutir sur le boulevard Victor-Hugo, au-dessus de l’Athenaeum.
Le côté droit de cette ruelle est formé par un mur long d’une cinquantaine de mètres formant la clôture de la propriété Baquis. Vers le milieu de ce mur est percée une porte de 50 centimètres de large et qui, paraît-il, ne s’ouvre presque jamais.
L’autre limite de la ruelle est formée par une haie vive assez touffue.
Aucun bec de gaz n’éclaire ce passage, qui, paraît-il, était le rendez-vous d’un grand nombre d’amoureux.
À l’extrémité nord de la ruelle se trouve une maison où logent diverses familles.
La machine infernale
Vers 9 heures du soir, le sieur Augustin Guillon, patron cocher, rentrant chez lui, aperçut dans la ruelle, placé contre la porte de la muraille Baquis. un objet de forme cylindrique, long de 70 centimètres environ, qu’il prit pour un morceau de tuyau à gaz.
M. Guillon rentra chez lui et dit à son garçon Jean Sigaud, dit lou Bello, d’aller enlever de la route cette barre de fer qui pourrait effrayer les chevaux devant passer par ce chemin.
Deux enfants, les nommés Michel et Jean Riquier, âgés de 10 et 12 ans, voulurent accompagner Sigaud, pour voir l’obiet.
L’explosion
Arrivés à l’endroit indiqué, ils y trouvèrent l’objet que Sigaud ramassa et tint en main comme s’il se servait d’une canne.
Sigaud avait, immédiatement à côté de lui, Jean Riquier. Tous trois marchèrent environ 7 mètres.
Tout à coup, on ne sait comment, une formidable explosion eut lieu.
De toutes parts, les voisina accoururent pour voir ce qui s’était passé.
La machine infernale avait éclaté.
Les victimes
Le malheureux Sigaud était étendu à terre, le ventre ouvert, une jambe en bouillie, perdant tout son sang par ces horribles blessures. Il respirait encore.
À côté de lui, Jean Riquier avait eu les deux pieds mutilés et la jambe droite brisée.
Quant à son frère Michel, il n’avait qu’une blessure insignifiante à la jambe droite.
Les secours
On transporta aussitôt le pauvre enfant à la pharmacie Léoncini où MM. les docteurs Berlin et Malgat, aussitôt appelés, opérèrent un premier pansement.
La jambe droite, ainsi que nous l’avons dit, semble être fracturée ; le pied droit est abîmé par les projectiles.
Une partie du pied gauche a été emportée ; on a dû séance tenante opérer l’ablation de deux doigts. La peau et les muscles ont été déchiquetés, laissant voir les os écrasés et les chairs sanglantes.
Néanmoins les docteurs espèrent que l’amputation ne sera pas nécessaire ; mais Jean Riquier restera boiteux.
Bientôt arrivaient avec les gendarmes, M. Bonelli, lieutenant des pompiers, accompagné du poste de la place Grimaldi.
On s’empressa autour de Sigaud, qui était mourant.
Une seconde explosion
À ce moment, la foule s’était portée en masse sur les lieux de ce qu’on appelait alors un accident.
Soudain, à quelques mètres de l’endroit où était placé l’engin explosif, sur l’autre bord de la route, une seconde explosion se produisit, mais sans détonation, comme une poignée de poudre que l’on enflamme en plein air.
La panique parmi la foule fut immense ; tout le monde fuyait, les hommes affolés, les femmes poussant des cris de terreur.
Les constatations légales
En ce moment arrivaient M. le Procureur de la République, accompagné de M. Nobili-Savelli, substitut, de M. Crocicchia, commissaire de police, et de M. Pellat, son secrétaire ; M. Girardy, inspecteur de police, ainsi que les agents Tristani, Vion et Emelina.
Ces messieurs, après avoir fait évacuer les alentours de l’endroit où était Sigaud, commencèrent l’enquête à la lueur des torches que portaient les pompiers.
Sigaud, bien que mourant, put répondre par signes aux questions de M. le Procureur de la République et expliquer de quelle façon s’était produite l’explosion.
On emporta sur une civière le blessé, qui agonisait et qui mourut en arrivant à l’hôpital.
On procéda alors aux constatations légales. Un morceau de la machine infernale fut retrouvé et remis aux magistrats instructeurs.
C’est une sorte de tuyau en fonte d’un diamètre de 0,04 et long de 0,25 mètre environ.
Il a été soigneusement arrangé pour être chargé. La violence de l’explosion a été telle que la partie supérieure de l’engin a été enlevée.
Le sang avait jailli en abondance, maculant d’un côté et d’autre le mur et la haie.
Quant à l’endroit où s’est produite l’explosion, c’est une mare de sang.
L’engin était chargé de clous et de morceaux de fer aigus. L’analyse chimique apprendra quel était l’explosif qui y était renfermé.
A côté de la mare de sang, on a trouvé des morceaux du journal Le Petit Marseillais du 2 septembre, morceaux qui ont été brûlés en partie et qui ont dû servir de bourre à l’engin.
Importante découverte
À l’endroit exact où la bombe a été ramassée par Sigaud, c’est-à-dire contre la porte percée dans la propriété de M. Baquis, on a découvert une poignée de poudre excessivement fine qui a été recueillie par M. le Procureur de la République.
Comme il en restait encore sur le sol, un gendarme ayant approché une allumette enflammée, une explosion assez violente se produisit.
D’autre part, à quelques mètres de là, ainsi que nous l’avons dit, une autre explosion s’était déjà produite.
Plusieurs personnes ont affirmé qu’à ce moment une traînée de poudre avait pris feu.
Vers 10 h. l2. M. le juge d’instruction Olivier est arrivé et a interrogé quelques personnes qui se trouvaient sur les lieux au moment de l’explosion,
Ces dépositions ont été tenues secrètes et pour cause.
Les hypothèses
Il est certain qu’on se trouve en présence d’une manœuvre criminelle; l’idée d’accident qui avait tout d’abord été adoptée par les voisins a dû être écartée.
Dans cette ruelle solitaire, il ne passe guère que des cochers venant remiser leur voiture et des amoureux.
Les habitants sont portés à croire que cet horrible assassinat a été commis par vengeance contre des amoureux par un galant jaloux,
Il est à remarquer, toutefois, que de la façon dont était placé l’engin, il était impossible d’ouvrir la porte de la propriété Baquis sans que l’explosion se produisît.
On parlait aussi. mais vaguement, d’une vengeance contre un cocher.
Le mot anarchiste a été prononcé, mais à tort.
Quoiqu’il en soit, ce crime épouvantable reste bien mystérieux, et on ne devine pas le mobile qui a pu pousser un lâche assassin à placer une bombe chargée à mitraille, dans un endroit aussi peu passant que cette ruelle non éclairée, déserte la plupart du temps.
En terminant, félicitons avec les magistrats instructeurs, les pompiers et les agents qui se sont portés au secours des blessés, ainsi que MM. les docteurs Berlin et Malgat, qui ont opéré avec l’aide de M. Lêoncini, pharmacien, un premier pansement.
Un docteur en médecine étranger, que nous ne désignerons pas autrement, fut appelé aussitôt après l’explosion pour donner des soins aux blessés ; mais il répondit qu‘il n’avait pas le temps d’aller voir les deux malheureuses victimes.
Un tel langage, dans des circonstances pareilles, se passe de commentaires.
Mais un autre fait aussi triste s’est passé.
Après avoir prodigué leurs soins au jeune Riquier qui souffrit les diverses opérations douloureuses qu’on lui fit subir avec un courage vraiment admirable, les docteurs ordonnèrent son transport à l’hôpital.
Un parent transporta l’enfant à l’hospice Lenwal, au Pont-Magnan ; mais là, on refusa de recevoir ce pauvre enfant grièvement blessé, sans donner aucun motif.
Un pareil fait s’était déjà produit il y a quelques jours. Un enfant nouveau-né avait été trouvé tout nu sur la Promenade des Anglais. On le transporta a l’hospice Lenwal, et on refusa de donner quelques gouttes de lait à ce pauvre petit être.
Nous n’aurions pas parlé de ce fait, sans le nouveau refus opposé hier soir dans les circonstances que nous avons racontées.

A minuit, après avoir envoyé le jeune Jean Riquier à l’Hôpital Saint-Roch, les magistrats instructeurs se sont retirés en laissant des agents sur les lieux du crime pour empêcher qu’on touche à quoi que ce soit.
Ce matin, à 8 h, le Parquet fera une seconde descente sur les lieux.
Nous tiendrons nos lecteurs au courant le cette mystérieuse affaire, la plus grave qui se soit passée à Nice depuis bien des années.
Un détail : la détonation a été tellement forte qu’elle a été entendue du Port et des Beaumettes.
A. W. »

Les précisions données par le journaliste sont telles qu’on peut situer facilement le lieu de l’explosion sur un plan de Nice, en l’occurrence un plan daté de 1889 : elle a eu lieu dans cette partie de la cité qui, sur la rive droite du Paillon, n’a été gagnée par l’urbanisation qu’à la fin du XVIIIe siècle et où on peut voir encore de larges zones non bâties. L’attentat s’est produit à mi-chemin entre la gare et la Promenade des Anglais, au bout de ce qui est aujourd’hui la rue Alphonse Karr.

Plan de Nice en 1889Encadré de bleu, le quartier de l'explosionGallica-BnF

Plan de Nice en 1889
Encadré de bleu, le quartier de l’explosion
Gallica-BnF

En rouge, la petite rue où a eu lieu l'explosion.

En rouge, la petite rue où a eu lieu l’explosion.

La Buffa est à la fois le nom d’une rue et celui d’un quartier, à quelques centaines de mètres de la rue Rossini. C’est de là que viennent les frères Riquier blessés dans l’explosion. En cette fin d’été, avec le doux climat de Nice, rien d’étonnant à ce que ces enfants traînent dehors à l’affût d’une distraction. Sur le plan actuel de Nice on peut aussi voir dans le même secteur une rue Baquis, souvenir du parc et de la propriété mentionnés dans l’article.
Quant à Jean Sigaud, le « garçon » du cocher Guillon, qui va laisser sa vie dans l’événement, il a trente-huit ans et doit exercer des fonctions de valet d’écurie. Son surnom de lou Bello, « le Beau », mérite l’attention : est-il réellement bel homme ou est-ce de l’ironie ? En tout cas l’expression est étonnante, puisque l’article défini lou est niçois, alors que l’adjectif bello est italien.
Et les causes de l’attentat ? Comme le journaliste, on pense aux bombes des anarchistes. Mais comme lui on peut rejeter cette hypothèse : la rue est peu fréquentée, si ce n’est par des amoureux.

à suivre

Une réponse à “Attentat à la bombe à Nice en 1889 : un mort

  1. Pas cool le médecin!
    On attend la suite avec impatience pour comprendre les motivations du poseur de bombe 🙂

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