Choléra à Pfaffenheim en 1855

La recherche généalogique permet parfois de saisir des phénomènes démographiques, le plus évident étant la mortalité infantile sous l’Ancien Régime. Mais il arrive qu’on rencontre des événements plus ponctuels. Ainsi en parcourant les actes de décès établis à Pfaffenheim, un village viticole du Haut-Rhin, on est surpris par le très grand nombre de morts enregistrées en 1855.Un décompte exact fournit une évidence :

1851     41 décès
1852     46 décès
1853     52 décès
1854     58 décès
1855    185 décès
1856    41 décès
1857   45 décès
1858    41 décès
1859     53 décès

Les morts à Pfaffenheim de 1851 à 1859

Les morts à Pfaffenheim de 1851 à 1859

On le voit, d’une moyenne de 40 à 60 décès par an, dans cette bourgade qui compte alors environ 1900 habitants on passe tout d’un coup à 185 en 1855, pour revenir à la normale l’année suivante.
Un examen méthodique des actes de cette année-là montre qu’ils sont beaucoup plus nombreux aux mois d’août et de septembre, respectivement 51 et 26, avec une décrue en septembre.

Le nombre mensuel de décès à Pfaffenheim en 1855.

Le nombre mensuel de décès à Pfaffenheim en 1855.

On pense immédiatement au choléra, une maladie qui fait des ravages au XIXe siècle, d’autant plus que des épidémies ont touché Colmar, chef-lieu du département, en 1854 et Ensisheim, à 20 km de là, en 1855.

D’ailleurs on trouve avec le 33ème décès de l’année une mention marginale qui le confirme : « Barreau Blaise Garguly, âgé de 19 ans, décédé le 28 juillet. » Cette mention est accompagnée d’un encadré : « Commencement du choléra. » La lecture du deuxième prénom n’est pas certaine, car elle aboutit à ce « Garguly » qui, à la rigueur, pourrait être hongrois. Mais l’acte de décès lui-même précise que ce défunt est « natif de Fos, département de la Haute-Garonne, de passage dans cette commune. » Encore plus intéressant, son métier, car il est « colporteur d’estampes ». Il devait aller de village en village et proposer images d’Épinal et images pieuses. Évidemment une question se pose : est-ce Blaise Barrau qui a apporté à Pfaffenheim le bacille du choléra ? En effet, d’après le site de l’Institut Pasteur, « la période d’incubation favorise le transport des vibrions sur de plus ou moins longues distances. »

AD du 1er cholérique 28 juillet 1855 Pfaffenheim mention marginale
De façon symétrique, la mention marginale qui accompagne l’acte de décès de Sébastien Schmitt, âgé de 2 ans, mort le 21 septembre, est suivie d’un encadré tracé rapidement, qui indique « fin du choléra ». Cependant quand « Anne Marie Waltzer, âgée de 5 ans et 6 mois » meurt le 26 septembre, on lit après cette mention « Choléra ? fin ». On peut se demander comment il était possible de savoir que l’épidémie  était finie: ces annotations ont dû être ajoutées après coup, quand on n’avait plus constaté de nouveaux cas.

 AD du dernier cholérique 21 septembre 1855 Pfaffenheim  Un doute

À part ces trois décès, on ne peut pas déterminer quelles sont les morts dues au choléra, puisque les actes sont soumis à des formules obligatoires et n’indiquent pas la cause du décès. Par contre on constate que la répartition des âges change : alors que pendant les mois sans choléra la plupart des défunts sont soit des enfants extrêmement petits, soit des personnes plutôt âgées – au-delà de 60 ans suivant les critères du XIXe siècle, on voit s’y ajouter massivement d’autres classes d’âge, de 20 à 60 ans.

De plus, comme dans toutes les épidémies, la maladie atteint souvent des membres d’une même famille. On n’en donnera que deux exemples : Philippe Banwarth, journalier, meurt le 25 août et le 29, c’est le tour de sa fille Marie Anne, qui n’a que 5 ans ; de même, André Constanz, cordonnier, 54 ans, disparaît le 8 septembre et sa fille Catherine, âgée de 14 ans le suit le 10 septembre
La mort la plus absurde est probablement celle de Jean Baptiste Hannauer, 24 ans, « militaire en permission » ; venu passer quelque temps dans son village natal, à une époque où le service dure six ans, c’est la mort que rencontre le jeune homme, sans doute due au choléra.

L’apparition de cette maladie en Alsace serait liée à ce qu’il est convenu d’appeler la troisième pandémie, partie de Chine en 1846 et terminée en 1861. D’après les recensements, la population de Pfaffenheim était de 1859 habitants en 1851 ; en 1856 elle n’est plus que de 1669.

Mourir à cause de l’eau en un lieu où les vins sont si bons !

Pfaffenheim Place de la Mairie Wikimedia Commons Photographie de Bernard Chenal

Pfaffenheim, Place de la Mairie
Wikimedia Commons Photographie de Bernard Chenal

 

4 réponses à “Choléra à Pfaffenheim en 1855

  1. J’avais remarque de nombreux deces dans les annees 1850 en Lorraine et j’avais telecharge le livre « Le Cholera Asiatique en Lorraine » de Dr. Louis Bertrand (il est dans Gallica) qui m’en a donne les raisons possibles. Mais c’est encore mieux de le voir ecrit noir sur blanc par ceux qui ont vecu l’epidemie. Belle trouvaille et beau travail d’analyse.

    • Merci pour cette référence et pour votre commentaire. Une autre bonne lecture sur le choléra est le roman de Jean Giono, Le Hussard sur le toit; qui évoque l’épidémie de 1832 en Provence. J’avais d’abord repéré celle d’Ensisheim, mais, comme elle a l’ai bien connu, j’ai choisi de parler de Pfaffenheim.

  2. Un sacré fléau! On a tous des ancêtres l’ayant eu. Pendant la guerre de Crimée le choléra a fait plus de morts que les armes. Entre les grandes épidémies, il y a eu également des cas maîtrisés un peu partout, car si le traitement de la maladie n’était pas une réussite, dès les premiers symptômes on s’isolait pour ne pas être la famille par lequel le mal est arrivé.

    Il n’est pas rare dans ce cas, qu’il n’y avait que deux ou trois cas dans un village et cela n’est pas forcément recensé.., la mauvaise pub que l’on fuit également comme la peste!

    La gestion des apparences et du qu’en dira t’on…

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