Elle a touché le Président, Hérault 1907

Le 26 septembre 1907 des pluies diluviennes provoquent des inondations et d’innombrables dégâts dans le département de l’Hérault. Aussitôt après, le Président de la République d’alors, Armand Fallières, entreprend de visiter les localités victimes du désastre. Il est suivi dans sa tournée par un reporter du Figaro. La rareté des images contraint celui-ci à de longues descriptions des dégâts, mais ne l’empêche pas de raconter quelques anecdotes, comme dans cet article paru dans le numéro du 2 octobre 1907 :

Le Président Fallières à Agde le 30 septembre 1907.

Le Président Fallières à Agde le 30 septembre 1907.

Titre article Figaro 2 octobre 1907
« (Par dépêche de notre envoyé spécial), Saint-André-de-Sangonis, 1er octobre.
Je vous envoie cette dépêche, du petit village de Saint-André-de-Sangonis, où nous nous sommes arrêtés pour déjeuner. Quand vous arrivera-t-elle cette dépêche ? Ceci est le mystère. On nous dit que le renversement des poteaux télégraphiques dans la région rend, même de Montpellier, la transmission de nos dépêches très difficile, et les employés, d’ailleurs pleins d’obligeance, à qui nous confions, dans la hâte d’un voyage exténuant, ces pauvres papiers, ne manquent pas de nous déclarer : « Je vous préviens, monsieur, que ce télégramme n’arrivera probablement pas aujourd’hui. » Aussi sommes-nous peu disposés au travail, d’autant que la chaleur est revenue et qu’enfin nul incident très intéressant ne marque cette douloureuse promenade.
L’inondation s’est répétée, si je puis dire, un peu partout dans les régions que le Président traverse depuis hier, et c’est toujours à peu près le même tragique spectacle : des chemins ravinés, des arbres arrachés du sol et couchés dans la boue, des murs écroulés, des maisons éventrées, des débris de mobilier, de la vaisselle, du linge, des loques amoncelées, empilées au grand air, dans le désordre affolé de sauvetages, et surtout, cela cette horrible boue jaune ou rougeâtre qui couvre tout, souille tout, rend méconnaissable la forme des choses détruites et des animaux morts.
Les ravages de l’eau sont en vérité plus atroces que ceux du feu ; ils enlaidissent davantage ce qu’ils touchent. Le feu supprime ce qu’il détruit, l’eau laisse subsister les ruines qu’elle fait; elle ne supprime rien, elle démolit, elle brise, elle salit, elle demeure malpropre en ses pires cruautés, et parmi ces décors de misère et de deuil, le rôle de notre Président est partout le même. Il arrive au seuil du village dévasté. On le conduit a l’hôtel de ville où il répond par des mots consolants aux justes lamentations du maire. A ces consolations, il ajoute le don d’une somme d’argent qu’il recommande (et cela n’est peut-être pas inutile) de répartir sans distinction de parti. Puis on le promène, on le conduit en quelque maisonnette où gît un malade, un blessé. Là encore, il console, il donne un peu d’or, il serre des mains.
Tout à l’heure, il en a serré une avec un plaisir particulier. C’était la main d’une très vieille femme qui, au moment où nos autos traversaient le village de Montpeyroux, s’était précipitée vers le Président pour le saluer. La pauvre femme était de Nérac ; et elle rappela à M. Fallières que c’était son mari qui, en 1871, quand le futur Président fut nommé conseiller général (sa carrière politique date de ce jour-là), eut l’honneur de venir planter devant sa porte un petit pin maritime en signe de joie : c’était l’usage du pays. M. Fallières a paru écouter sans déplaisir cette petite histoire, et la vieille femme, en s’en allant, ne paraissait pas mécontente non plus de l’idée qu’elle avait eue de la lui conter.
Aussi bien ne sait-on pas, au premier abord, à ne regarder ici que les visages, si l’on est dans un pays de deuil ou dans un pays de joie. Le Président a visité hier six localités : Agde, Bessan, Saint- Thibéry, Montblanc, Servian et Pézenas, et nous eussions poussé jusqu’à Cazouls et Usclas si la nuit tombante et l’extrême fatigue de tous n’avaient au dernier moment décidé M. Fallières à rebrousser chemin.
Ce matin, nous avons visité Aniane où la crue de l’Hérault a fait d’invraisemblables ravages, fouillant, saccageant, vidant en quelque, sorte les sous-sols et les rez-de-chaussée des maisons dont les façades bordent la rue centrale du village. Nous avons vu les ruines de Montpeyroux, précédés du drapeau tricolore qu’un conseiller municipal arborait fièrement à côté de l’auto présidentielle, et partout nous avons rencontré le même étonnant spectacle : à côté des pauvres gens qui se cachent pour pleurer et que le Président ne verrait point si on ne le conduisait à eux, la foule de ceux qu’enorgueillit cette visite du chef de l’État et à qui ces deux journées-ci apportent comme une récréation et de la joie. On ne crie pas beaucoup, mais on applaudit, et puis surtout on s’empresse, on s’écrase autour de l’hôte, on veut le voir de près. Tout à l’heure, dans une ruelle de Saint-André, une jeune fille s’était, à force d’insistance, glissée dans notre groupe; elle arriva jusqu’au Président, lui donna un petit coup de doigt sur sa manche et s’enfuit toute rieuse en criant : « Je l’ai touché ! »
Ajoutez à cela le chauvinisme local; la fierté d’avoir souffert plus que les autres. Un jeune homme, à l’instant, me montre l’école saccagée, les grilles de la cour couchées dans la boue, les pierres de la porte d’entrée chassées sur la route à dix mètres de là, comme des cailloux, et il me dit avec un geste ostentatoire : « Eh bien ! les Parisiens, qu’est-ce que vous pensez de ça? Direz-vous que c’est du bluff ? »
Visiblement, ce jeune homme ressent quelque orgueil de ce qu’il y a d’exceptionnel dans l’infortune dont son village natal est frappé
Il leur arrive même de s’amuser, en bons Français qu’ils sont, de leur misère. Hier, le Président s’était arrêté à Saint-Thibéry devant une ruelle que l’eau remplissait tout entière. Un soldat du génie y circulait en bateau. Et nous lûmes ceci, badigeonné en grosses lettres noires sur un des murs : « Promenade des Anglais. Le casino est au fond ! »

Le journaliste a le mérite de ne pas s’intéresser seulement aux dommages matériels, mais aussi aux mentalités des habitants après la catastrophe et l’anecdote la plus originale s’est sans doute déroulée à Saint-André-de-Sangonis, village natal de la seule arrière-grand-mère que j’ai connue : c’est cette jeune fille qui approche le Président Fallières et effleure sa manche pour proclamer ensuite « Je l’ai touché ! » Elle montre d’abord que la garde du chef de l’État était quasi inexistante. Elle incite donc à penser que les assassins de Sadi Carnot et Paul Doumer n’ont pas dû avoir trop de mal à les atteindre. Elle prouve aussi que dans les esprits le Président de la République n’est pas un homme ordinaire et que dans l’inconscient collectif il a figure de monarque : dans son espièglerie la jeune Languedocienne de Saint-André ne fait que reproduire le geste millénaire de ceux qui essayaient de toucher le roi de France parce qu’ils croyaient à ses pouvoirs de guérisseur.

Carte postale "Souvenir de l'inondation du 26 septembre 1907. Le mur des écoles après l'inondation." Il est question de cet endroit dans l'article.

Carte postale « Souvenir de l’inondation du 26 septembre 1907.
Le mur des écoles après l’inondation. » Il est question de cet endroit dans l’article.

Carte postale "Souvenir de l'inondation du 26 septembre 1907. L'aqueduc de la rue des Platanes effondré. AD Hérault."

Carte postale « Souvenir de l’inondation du 26 septembre 1907.
L’aqueduc de la rue des Platanes effondré. AD Hérault. »

Saint-André-de-Sangonis inondation 1907 C

Carte postale « Souvenir de l’inondation du 26 septembre 1907.
Vue d’une partie de la place après l’inondation. » AD Hérault.

Saint-André-de-Sangonis inondation 1907 D

Carte postale « Souvenir de l’inondation du 26 septembre 1907.
La coupure de la route entre Saint-André et Camboux. » AD Hérault.

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