Grève des tonneliers à Sète en 1786

La grève évoquée dans le titre a eu lieu en 1786, malheureusement le Journal de la Généralité de Montpellier n’est pas disponible pour cette année-là et c’est le numéro de l’hebdomadaire daté du 15 septembre 1787 qui évoque l’affaire et ses suites dans la rubrique « Nouvelles de la province » où s’exprime le correspondant local de Sète :

Titre
« À Sette [sic] le 9 septembre 1787
La cherté des vivres ayant déterminé nos tonneliers qui ne gagnaient d’abord que 35 sous à solliciter une augmentation de 10 sous par chaque journée et MM les Négociants s’étant refusés à cette demande, ces ouvriers au nombre de cinq ou six cents, se donnèrent tous le mot et abandonnèrent leur atelier dans le même jour ; il n’y eut que les Chefs Maîtres qui restèrent. Cependant après plusieurs délibérations MM les Négociants leur accordèrent 5 sous d’augmentation, au lieu de 10 sous. Au moyen de cet arrangement, toute contestation fut bientôt terminée.
Ce fut au mois d’octobre dernier que ces choses se passèrent. Depuis ce temps les tonneliers croyant utile à leurs intérêts respectifs de se réunir en corps, louèrent pour cet effet une maison, pour tenir des assemblées et passer des délibérations, tendant à la bonne police et au bien commun de tous. Il leur fallait un Patron, ils se dévouèrent donc à Saint Joseph et célébrèrent cette fête avec distinction. Le panégyrique du saint ne fut pas oublié. Il y eut le soir un grand repas où le clergé, le commandant de la ville et les consuls assistèrent.
Si les tonneliers s’en étaient tenus là, peut-être n’aurait-on pas réclamé contre eux. On leur reproche d’avoir éloigné leurs confrères étrangers du travail, dans le temps où ils s’y refusaient eux-mêmes. On a appréhendé d’ailleurs qu’un corps ainsi réuni n’exigeât une nouvelle augmentation à l’ouverture de la campagne prochaine, ce qui aurait singulièrement préjudicié au commerce : en sorte que MM les Négociants, animés par ce double motif, ont eu recours à l’autorité de M le Procureur Général de Toulouse, qui jugeant de la nécessité de prévenir de nouvelles tentatives de la part de ces journaliers, a commis MM le Lieutenant criminel, le Procureur du Roi et un greffier du Présidial de Béziers, pour ouïr les témoins et prendre des informations. Cette commission est ici depuis le trois de ce mois. On croit que les assemblées seront interdites aux tonneliers et qu’il leur sera enjoint de continuer leurs journées sur le pied de l’augmentation qui fut faite l’année dernière, sans pourtant exiger d’eux quelques heures de travail de plus, à raison de cette augmentation de 5 sous puisque ce serait innover sur l’ancien usage, au préjudice leurs forces et de leur santé. Le travail commence à six heures du matin et finit à six heures du soir.
Depuis que les tonneliers vivent en corps, ils ont formé différents établissements qui font honneur à l’humanité ; entre autres, celui de se cotiser pour fournir à une caisse capable de pouvoir, dans toutes les circonstances, suffire aux besoins de leurs confrères malades, infirmes ou indigents. Ils ont déjà plus d’une fois exercé leur bienfaisance à cet égard. »

Si on résume les faits, les ouvriers tonneliers qui gagnent 35 sous par jour, salaire plutôt confortable en cette fin du XVIIIe siècle, réclament 10 sous d’augmentation, soit environ 28 %, ce qui est considérable. Et à qui réclament-ils cette augmentation ? Non pas aux maîtres tonneliers dans les ateliers desquels ils travaillent, mais aux « Négociants » qui, au bout de ces marchandages qu’on appelle « négociations » leur accordent 5 sous. Pendant leur grève ils rencontrent le même problème que les mineurs de Germinal au siècle suivant : des ouvriers « étrangers » viennent travailler à leur place ; par « étrangers », il faut probablement entendre « extérieurs à Sète ».
Conscients de leur force nouvelle, les tonneliers s’organisent suivant des modalités qui sont le prototype d’un syndicat : ils se donnent un local pour leurs réunions et créent une caisse de secours mutuel. Ils conservent cependant des corporations traditionnelles le fait de se doter d’un saint patron : en l’occurrence Saint Joseph. Celui-ci ne fabriquait pas de tonneaux, qui sont une invention gauloise, mais il était charpentier et avait donc le maniement de la scie et du marteau en commun avec les tonneliers.
Une question se pose à moi : mon Sosa 130, Joseph Gabriel Tinel, né en 1763, figure-t-il parmi ces grévistes ? J’ai évoqué la fille de ce maître tonnelier établi Grand’Rue de Sète dans un autre article, « Une ancêtre, Civique Abeille Tinel ». Les prénoms républicains qu’il donne à celle-ci quand elle naît en 1794 tendraient à montrer que ses idées penchent du côté révolutionnaire ; or en 1786 il n’a que vingt-trois ans et doit être encore un simple ouvrier. Il est donc bien possible qu’il ait fait partie des « cinq ou six cents ».
On peut aussi s’interroger à propos de ce nombre énorme de tonneliers dans une ville qui compte environ 8000 habitants à cette époque, impliquant une fabrication intensive des tonneaux. Pour quel usage ? Le vin évidemment, car Sète n’est qu’à quelques kilomètres de Frontignan. Mais ils servent également à transporter et stocker d’autres denrées comme les olives et certains poissons, la pêche étant une des activités importantes du lieu : les anchois et aussi les sardines qu’on conserve dans le sel à la façon des anchois, préparation paradoxalement nommée arencade;  peut-être le sel lui-même.
Juste à la suite de ce développement sur les tonneliers, le même correspondant décrit l’activité portuaire de Sète et livre les renseignements suivants : « Deux autres vaisseaux sont prêts à mettre à la voile, l’un chargé d’eau de vie et de vin et l’autre de sel. C’est le huitième navire qui sort de notre port en portant avec lui les productions de nos salines » Deux navires remplis de tonneaux ! On conçoit que cette activité ait été florissante.
Le bois lui-même nécessaire à la fabrication a sûrement été importé, puisque juste avant on peut lire : « Un vaisseau de 160 tonneaux chargé de bois et de fer est entré dans notre port le 5 de ce mois. » Évidemment tonneaux désigne ici l’unité de capacité des navires telle que la définit le Dictionnaire de l’Académie de 1762 : « Tonneau signifie en termes de Marine le poids de deux mille livres. » C’est donc 160 tonnes de matériaux que ce bateau apportait à Sète.
Enfin, et c’est ce qui justifie ce rappel de la grève de l’année précédente, Les « Négociants », craignant une nouvelle révolte de la part de ces tonneliers, qui travaillent douze heures par jour, de six heures du matin à six heures du soir, ont obtenu du Procureur Général de Toulouse, dans la juridiction duquel se trouve le Languedoc, voir la série d’articles « Une fillette homicide, Montpellier 1770 », qu’il nommât une commission d’enquête. Le numéro suivant du Journal de la Généralité de Montpellier montre que les membres de cette commission n’ont pas chômé :

« À Sette [sic] le 16 septembre 1787
L’affaire des tonneliers ne prenait pas une bonne tournure ; on reprochait à quelques uns de parmi eux d’avoir formé des cabales et fait des menaces, en sorte que neuf ont été décrétés au corps et cinq d’ajournement ; MM les Négociants, ne désirant que le bon ordre et la subordination au travail, voyaient avec peine que leurs ouvriers étaient exposés à subir quelque châtiment rigoureux ; ils envoyèrent en conséquence le 13 de ce mois une députation à MM les Commissaires qui sont partis le lendemain ; on a lieu de croire que les choses n’iront pas plus loin. »

Après enquête on décerne donc neuf mandats d’arrêt et cinq mandats d’amener contre des tonneliers qui n’ont encore rien fait et à qui on fait littéralement un procès d’intention, les accusant de « cabales », c’est-à-dire de complots, et de « menaces ». Heureusement les « Négociants » font montre de mansuétude et demandent qu’on arrête les poursuites. En fait ils craignent probablement d’exciter la colère des ouvriers.
Des événements qu’il est curieux de découvrir moins de deux ans avant la Révolution.

Le travail des tonneliers dans l'Encyclopédie de d'Alembert et Diderot.

Le travail des tonneliers dans l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot.

Une réponse à “Grève des tonneliers à Sète en 1786

  1. Très instructif au fond, et comme quoi la presse permet de constituer un cadre temporel de nos ancêtres.

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