Le mort qu’on aurait pu inviter à ses funérailles

Les Annonces, affiches et avis divers, hebdomadaire de Montpellier, évoquent dans leur numéro du 1er juin 1773 ce qui a été une des grandes peurs de nos ancêtres, être enterré vivant. Mais les circonstances de l’aventure et ses personnages lui donnent un tour presque comique :

Titre

« Trait singulier.

Un particulier qui voyageait en Auvergne, fut trouvé le matin sans connaissance et cru mort dans l’auberge où il s’était arrêté. Le curé du lieu ayant fait venir un notaire du bourg voisin pour procéder à l’inventaire du porte-manteau du voyageur, on lui trouva cent louis en or. Le pasteur, entre les mains de qui on les remit, crut ne pouvoir mieux faire que d’employer cet argent à faire au mort un enterrement magnifique. Pour cela il invite tous les curés et prêtres du voisinage, fait apporter de tous côtés ce qu’il peut trouver de cierges, et ordonne en même temps un grand festin pour régaler ceux de ses confrères qu’il avait invités au convoi. Lorsque tout fut prêt pour la cérémonie, le prétendu mort ressuscita ; et ayant repris ses sens il demanda son porte-manteau et son argent pour continuer sa route. Le curé accourut à cette nouvelle, raconta au voyageur tout ce qui s’était passé, et s’efforça de lui prouver qu’il devait supporter les frais qu’il avait faits pour honorer sa mémoire ; mais celui-ci ayant refusé d’y consentir, et le curé ne voulant rien restituer de ce qu’il avait déboursé, l’affaire a été portée au Conseil supérieur de Clermont. »

Un porte-manteau est « une sorte de valise qui est ordinairement d’étoffe », d’après le Dictionnaire de l’Académie de 1762.

Les stéréotypes se croisent dans cet article : le prêtre, épicurien et amateur de bonne chère, organise « un grand festin » aux dépens du défunt, mais aussi en son honneur, car les banquets d’enterrement étaient une coutume bien établie dans beaucoup de provinces. Il peut traiter dignement les confrères qu’il invite, car il dispose des cent louis que le voyageur avait avec lui, qui représentent plus de vingt fois le revenu annuel d’un journalier. Mais à cela s’ajoute peu-être – osera-t-on l’écrire et braver le politiquement correct ? – la légendaire avarice des Auvergnats, puisque le curé refuse de rembourser le mort quand il est ressuscité.

En effet le décès de celui-ci n’a été constaté que de façon superficielle et le récit n’évoque aucun médecin. Cela n’avait apparemment rien d’exceptionnel et on ne faisait intervenir gens de justice et « chirurgien » que dans l’évidence d’un assassinat. Il s’ensuit que le risque d’être inhumé sans être tout à fait mort était élevé.

Un médecin, le Dr Pineau publie même en 1776 un essai intitulé : Mémoire sur le danger des inhumations précipitées, et sur la nécessité d’un règlement pour mettre les citoyens à l‘abri du malheur d’être enterrés vivants, qui est disponible sur Gallica-BnF.

Ma grand-mère racontait d’ailleurs une anecdote : avant 1914, des amies à elle se promenaient dans le cimetière de Cimiez à Nice quand elles avaient entendu des coups provenant d’une tombe. Les jeunes filles s’étaient sauvées en courant et avaient raconté le fait. On ouvrit tombe et cercueil : effectivement l’occupant du lieu avait bougé.

De nos jours, avec les progrès de la médecine, notamment l’euthanasie, les médecins sont sûrs que le patient qu’ils envoient au cimetière est bien mort.

P-S : On peut faire un rapprochement avec un fait survenu au Québec en 1874 et que Vicky Lapointe rapporte sur son blogue : « Enterrée vivante [Montréal 1874] ».

Enterré vivant Collection BIU Santé – Licence ouverte

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7 réponses à “Le mort qu’on aurait pu inviter à ses funérailles

  1. Voilà une mésaventure qui aurait pu très mal se terminer pour ce voyageur.
    Et en tant qu’épouse de…, je précise que les auvergnats ne sont pas avares mais économes 😉

  2. Pas de soucis…. J’ironisais

  3. super « pioche »

  4. Nos ancêtres avaient grand peur d’être enterrés vivants parce que des cas se produisaient, comme vous l’indiquez. Mais je me demande s’il ne s’agit pas d’une angoisse assez profonde (du moins par chez nous ; est-ce qu’elle existe ou a existé dans d’autres cultures ?) : lors d’un enterrement auquel j’ai assisté l’autre jour, j’y ai pensé, espérant que la personne soit vraiment, vraiment morte.
    Merci de m’avoir rassurée sur le fait qu’il n’y a aucun risque, d’autant que les cimetières ne sont plus aussi fréquentés qu’autrefois !

    • La probabilité d’être enterré vivant est probablement moins forte aujourd’hui :
      – le décès est constaté par un médecin, alors qu’autrefois on se contentait de l’impression qu’avait l’entourage immédiat
      – les obsèques ont lieu plusieurs jours après le décès, tandis que nos aïeux étaient en général inhumés le lendemain même de leur mort
      – ne disons rien de l’incinération !
      Pour ce qui est des autres cultures, j’ignore leur point de vue ; mais je n’ai rien rencontré de tel dans l’Antiquité classique.

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