Mourir de solitude et de misère, Nice 1889

Isolement et manque d’argent se conjuguent pour pousser à la mort un vieil Italien qui vit à Nice en 1889 et dont Le Petit Niçois évoque la fin :

« lundi 2 décembre 1889

Le suicide de la rue Reine-Jeanne. — M. le commissaire du 4° arrondissement, accompagné de deux agents, était mandé hier matin, vers 8 heures, pour constater le suicide d’un individu dans la rue Reine Jeanne.
Au cinquième étage de la maison portant le numéro 16 de cette rue, habitait, dans une chambre modestement meublée, le nommé Enrico Manni, vieillard âgé de 70 ans, sujet italien, ex-comptable.
Diverses fois, le pauvre diable, réduit à la misère, avait manifesté des idées de suicide. Les secours que lui procurait un de ses amis habitant Nice lui ayant manqué, il résolut d’en finir avec la vie.
C’est la dame Laurent Odetto qui a découvert le cadavre. Cette dame habite un appartement sur le même palier. C’est elle qui, tous les matins, apportait le café au vieillard.
Hier matin, comme d’habitude, elle voulut se rendre dans la chambre de Manni, mais la porte était fermée. Après avoir frappé plusieurs fois, elle conçut des soupçons et en fit part à des voisins qui allèrent prévenir le commissaire de police du 4° arrondissement. Ce magistrat, accompagné d’un serrurier, se transporta sur les lieux; la porte fut enfoncée et laissa voir le malheureux étendu sans vie sur son lit.
Au milieu de la pièce se trouvait un grand réchaud de charbon encore allumé.
Le malheureux avait eu soin de boucher toutes les issues avec du mortier afin que le gaz ne s’échappât point et que la mort vint plus vite. À côté de la porte était une lettre ainsi conçue, que Manni adressait à sa bienfaitrice, la dame Laurent Odetto :
« Madame, on voulait me faire partir pour Florence, où j’ai deux fils dans l’aisance. Ne voulant pas être à leur charge, je préfère partir pour… Caucade. Je vous lègue mon lit et mes quatre guenilles. Dans mon porte-monnaie, placé sur la table de nuit, se trouvent deux pièces de l franc qui vous serviront pour boire un coup (sic) à ma santé. Vieux, sans ressources, délaissé de tous, je quitte la société avec plaisir ; je n’ai plus rien à faire avec elle. Je vous dis adieu.—E. Manni. »
Ce billet a été saisi par M. le commissaire de police qui a dressé procès-verbal. Après les constatations médico-légales, le corps du suicidé a été levé et transporté à la morgue du Château, où aura lieu l’autopsie.
Ce pénible événement a vivement ému les locataires de la maison, par lesquels le vieillard était très estimé. »

Il est facile de trouver l’acte de décès de Enrico Manni, où son prénom est francisé et devient Henri. Le registre lui attribue « soixante-quinze ans environ » à la place des soixante-dix de l’article. Il n’est pas originaire de Florence, comme on pourrait le penser en lisant ses propos rapportés dans le journal, mais à Gênes. De plus, il serait mort à cinq heures du matin.

En cette fin du XIXe siècle, mettre fin à ses jours avec les émanations d’un poële ou d’un réchaud à charbon est devenu classique. Caucade est le nom du plus grand cimetière de Nice, créé en 1867 ; quant à la rue Reine Jeanne, c’est une rue résidentielle située derrière la gare de la ville, là où descendent du train les riches personnages qui viennent passer l’hiver à Nice.

Notons juste le calme et la méthode avec lesquels le vieil homme a préparé sa fin : du mortier pour rendre la pièce hermétique et être sûr que l’asphyxie se produira, une lettre empreinte d’humour à l’aimable voisine qui lui apportait du café.

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