Sous le feu de l’octroi, Montpellier 1870

Au XIXe siècle, bien loin des accords de Schengen, il existait des contrôles douaniers jusqu’à l’entrée des villes ; ces gabelous de l’intérieur, les employés de l’octroi, avaient parfois la gâchette facile, comme on peut le voir dans un courrier des lecteurs publié le 10 janvier 1870 dans un quotidien montpelliérain, La Liberté.

« Montpellier, le 5 janvier 1870.
Monsieur le Rédacteur,
J’ai lu votre numéro du 3 octobre dernier, dans lequel vous énumérez que, dans la nuit du 1er au 2, vers minuit, une détonation se fit entendre sur la place du Chemin-de-Fer, et mit en émoi les habitants de ce quartier ; vous dites que personne n’a été atteint de ce coup de fusil; mais je suis dans l’obligation de mettre à votre connaissance les faits tels qu’ils se sont passés.
Le 1er octobre dernier, le sieur Gingibre, marchand de chevaux à Montpellier, vint me prier de lui prêter ma jardinière pour dresser une jument et de la lui prêter dans les conditions d’aller moi-même avec lui. Nous partîmes à trois heures de l’après-midi ; étant en route, la jument s’est emportée, et nous ne pûmes rentrer que vers minuit, après beaucoup de peine, depuis le pont Juvénal, route que nous avions tenue depuis notre départ.
Nous vînmes au pas jusque sur le pont du chemin de fer, lorsque le bruit d’une machine à vapeur qui faisait la manœuvre fit emporter la jument de nouveau, et en tournant le square du chemin de fer, deux individus nous mettent en joue, et, sans nous sommer de nous arrêter, l’un d’eux lâche la détente ; le coup part et vient frapper le pauvre Gingibre, père de deux enfants, et ayant une femme d’une très faible santé. Il me reste à savoir si la loi autorise les employés de l’octroi à tirer sur les passants.
Celui qui a tiré le coup de fusil se nomme Vidal, employé d’octroi. M. le commissaire central fit appeler M. Gingibre et l’employé de l’octroi ; ce dernier témoigna avoir tiré à blanc. Le sieur Massal certifie qu’il y avait du plomb, vu qu’immédiatement il conduisit Gingibre chez le docteur Guiraud qui lui sortit du bras droit soixante-dix-neuf  plombs et lui prodigua les soins nécessaires. Malgré les bons soins qu’il a reçus, il est à regretter qu’il ne puisse et ne pourra jamais utiliser ce bras à un travail pénible.
La déposition du docteur Guiraud a été remise entre les mains du commissaire central. Agréez, etc.
Massal Léon. »

Malheureusement l’année 1869 de La Liberté n’est pas disponible aux archives de l’Hérault, le journal n’ayant commencé à paraître qu’en 1870, car on aurait aimé lire l’article où les habitants du quartier ont entendu un coup de feu. Il est curieux d’ailleurs que le principal témoin de l’affaire ait attendu trois mois pour écrire sa version de l’incident au journal ; curieux aussi que les douaniers de l’octroi soient armés d’un fusil de chasse, comme le suggèrent les soixante-dix plombs retirés du bras du malheureux Gingibre. La jardinière que celui-ci emprunte à Massal pour dresser sa jument est une charrette légère à deux roues, nommée ainsi de façon ironique comme si elle ne permettait pas de transporter de charge plus encombrante que des fleurs.

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