Des Turcs à Sète en 1787

On a déjà évoqué les Barbaresques sur ce blogue, ces pirates maghrébins qui semaient la terreur en Méditerranée, dans l’article « Baptême d’un musulman en 1638 ». Mais un siècle et demi après, la situation semble avoir évolué, puisque dans son numéro du samedi 25 août 1787, le Journal de la Généralité de Montpellier évoque sous la plume de son correspondant à Sète la façon dont un de leurs vaisseaux est accueilli dans ce port.

Des Turcs à Sète en 1787

« De Sète ce 21 août 1787

Une galiote turque est entrée hier matin dans notre port, elle y est en quarantaine ; ce navire louvoyait depuis deux jours autour du fort qui qui termine le môle. Sa manœuvre parut suspecte, on tira dessus à boulets, et cet accueil le détermina de suite à venir mouiller dans notre bassin. Il attire une quantité de peuple et les étrangers s’empressent à venir le voir. C’est un corsaire à rames et à trois mâts, monté de quarante-quatre hommes, tellement gênés dans leur bâtiment qu’ils ne peuvent y faire un pas, chacun reste assis à sa place, où il dort à demi couché. Le peu d’espace que ces hommes ont à occuper ne leur permet pas d’autre exercice que celui de grimper au haut des mâts. Au reste ils sont toujours exposés à l’air, le bâtiment étant à découvert et n’ayant ni pont, ni entrepôt, pas le moindre réduit pour se mettre à couvert.

Nous sommes dans la saison où notre commerce languit, au lieu de cent ou cent vingt vaisseaux qui en hiver enrichissent notre port, il ne nous en reste que 20 ou 25. Il en part tous les jours, et si le temps favorise tout ceux qui sont prêts à mettre à la voile, nous n’en aurons peut-être pas quinze à la fin de la semaine.

P.-S. La galiote en question est armée de trois canons sur la proue à l’instar des galères. Elle a ordre de ne point sortir du port à cause d’un nombre de bâtiments romains, génois, napolitains etc. qui sont sur nos parages, et d’autres prêts à partir d’ici : pour les tenir en respect on a placé des sentinelles qui ne les perdent pas de vue, et l’on a braqué trois pièces de 24 ; l’une qui porte dans le bassin, l’autre à l’entrée du port, et la troisième dans la pleine mer. »

Le navire est une galiote, c’est-à-dire une « espèce de petit bâtiment qui va à rames et à voiles » d’après le Dictionnaire de l’Académie de 1762, le type d’embarcation le plus courant chez les Barbaresques, qu’on appelle aussi chébec et que la marine française de cette époque a d’ailleurs imité. Quant à la nationalité qu’on lui attribue, c’est une façon conventionnelle de désigner ces marins, qui ne sont sûrement pas des Ottomans, mais viennent très vraisemblablement d’Algérie ou peut-être même du Maroc, une tendance du langage familier en cette fin du XVIIIe siècle étant de qualifier de Turcs tous les « Mahométans ».

Un chébec

Un chébec

En tout cas loin d’avoir des intentions hostiles, ils ont cherché à se faire accueillir dans le port de Sète où, par prudence, on les maintient en quarantaine tout en les empêchant de mettre à la voile de peur qu’ils soient victimes des navires italiens qui croisent au large.

Autre signe de la commisération des Sétois qui viennent en nombre contempler ces Barbaresques, preuve du caractère de nouveauté de cet événement : le journaliste évoque l’inconfort et le manque de place qui règne à leur bord.

Peu de temps après sans doute la galiote a repris la mer, mais on n’a pas tardé à la revoir comme le rapporte un nouvel article du Journal de la Généralité de Montpellier le samedi 22 septembre 1787 :

« De Sète le 16 septembre 1787

Le chébec turc, dont nous avons parlé dans une de nos précédentes feuilles, été jeudi dernier à notre vue ; il a mieux aimé essuyer le mauvais temps, que de rentrer et vraisemblablement il aura cherché un abri dans les plages du golfe, pour éviter le danger où l’aurait exposé la haute mer. Il rançonna ces jours derniers quelques tartanes de pêche qui lui donnèrent du pain et du vin, sans pourtant communiquer avec ces brigands. Cependant sur leurs rapports MM les Intendants du Bureau de santé d’Agde, où ces tartanes ont relâché, ont mis fort prudemment l’équipage en quarantaine. On voit par là combien le voisinage de ces écumeurs de mer, toujours suspect de peste, est préjudiciable ; ces malheureux ne sont presque point approvisionnés ; bien leur vaut d’être sobres ; et ils se contentent d’un petit morceau de pain bien noir, d’une poignée de riz, et de deux ou trois olives par jour. Ils ajoutent à ce régal du pain trempé dans l’eau de ces mêmes olives à demi pourries. La plus forte dépense qu’ils font consistent en tabac à fumer. Lorsqu’ils étaient de relâche dans notre bassin, on ne les voyait point manger, parce qu’ils prenaient leur repas à la pointe du jour, mais en revanche on ne les trouvait jamais que la pipe à la bouche. »

C’est donc le jeudi 13 septembre que le bateau des Barbaresques, qui reçoit ici son nom exact de chébec est réapparu devant Sète et on le soupçonne de ne pas avoir été bien loin. Les redoutables pirates ont été réduits à demander un peu de nourriture à des pêcheurs qui étaient sur leurs tartanes, « sorte de petit bâtiment, dont on se sert sur la Mer Méditerranée, et qui porte une voile triangulaire », toujours d’après le Dictionnaire de l’Académie.

Ils ont quand même abordé non loin de là, à Agde, où on les a mis aussi en quarantaine. On peut d’ailleurs, au vu des dates, se demander combien de jours duraient ces quarantaines. Si ces équipages font encore peur en 1787, c’est parce qu’ils peuvent apporter la peste – le souvenir de celle de Marseille en 1720, qui avait touché aussi le Languedoc, n’est pas loin dans les esprits, voir « 1720 : la peste aux portes de Nice », où l’extension de l’épidémie aux provinces voisines de Marseille est évoquée ; et on sait que le navire porteur de la maladie venait d’Orient.

Quoi qu’il en soit le journaliste termine avec des accents de pitié quand il décrit comment « ces malheureux » sont sous-alimentés.

Tartane pour la pêche sur les côtes de Provence et d'Italie.

Tartane pour la pêche sur les côtes de Provence et d’Italie.
Recüeil des vuës de tous les differens bastimens de la mer Mediterranée
et de l’Océan, avec leurs noms et usages

par P. J. Gueroult du Pas -P. Giffart Paris-1710
BNF-Gallica

3 réponses à “Des Turcs à Sète en 1787

  1. Merci pour toutes ces lectures captivantes qui m’émeuvent

  2. Il m’intéresse bien cet article, qui fait écho à ce que j’écris sur les rencontres de mes ancêtres marins avec les pirates en Méditerranée .
    Dans cet ouvrage que je vous recommande, plusieurs lettres annoncent la présence de pirates aux localités cotières.
    Pirates et corsaires dans les mers de Provence XVe-XVIe siècles Letras de la costiera, Edité et présenté par Philippe Rigaud, CTHS, 2006

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *