Des Suisses à Montpellier au XVIe siècle 1. Le voyage

La Société des Bibliophiles de Montpellier publie en 1892 un livre intitulé Félix et Thomas Platter à Montpellier 1552-1559 – 1595-1599 ; l’ouvrage porte un sous-titre qui en donne le contenu : Notes de voyage de deux étudiants bâlois publiées d’après les manuscrits originaux appartenant à la bibliothèque de l’Université de Bâle. Le livre a été traduit par un certain L. Kieffer, professeur d’allemand à Montpellier, car il est rédigé en allemand bâlois.. Il donne toute sorte de détails sur la vie dans cette ville où mes ancêtres étaient nombreux à vivre, alors que d’autres étaient en Suisse, non pas à Bâle, mais du côté de Berne.

Félix Platter, né en octobre 1536, est le fils de Thomas Platter, un humaniste professeur de grec et directeur d’école. Vers la fin de 1552 ce père l’envoie suivre des études à la Faculté de Médecine de Montpellier, la plus fameuse d’Europe, que Rabelais lui-même a fréquentée une quinzaine d’années auparavant.
Le jeune homme, qui n’a que seize ans, va donc quitter Bâle et se rendre en Languedoc. Il tient un journal qui lui permet par la suite de raconter son séjour. Nous ne parlerons pas encore de son frère Thomas, né bien des années plus tard.
Ce premier article présente quelques pages du récit de Felix Platter sur son itinéraire de Bâle à Montpellier, qui n’a pas été de tout repos. Il voyage à cheval avec des compagnons, dont un certain Thomas Schoepfius, un maître d’école qui a décidé de se rendre à Lyon.

Le vieux Bâle. Vu du Petit-Bâle d’après un dessin d’E. Büchel, 1761

Le vieux Bâle. Vue du Petit-Bâle d’après un dessin d’E. Büchel, 1761

D’abord, les adieux du jeune homme à sa famille, dont l’importance était proportionnelle aux périls qui guettaient le voyageur, mais aussi ceux qui restaient :

« Le lendemain 10 octobre, Thomas Schœpfius et notre compagnon Robert se présentèrent à cheval après neuf heures, de sorte qu’il était déjà tard quand nous fûmes prêts à partir. Je fis mes adieux a ma mère, qui pleurait et pensait ne plus me revoir, vu le grand nombre d’années que je devais rester à l’étranger. Elle craignait en outre que Bâle ne fût détruite de fond en comble par l’armée de Charles-Quint, qui allait faire le siège de Metz.

Nous nous mîmes en route. Mon père, qui voulait nous faire la conduite, était allé nous attendre à Liestal, à deux milles de Bâle. Là, comme je descendais un escalier, je faillis rouler du haut en bas, en m’embarrassant dans mes éperons dont je n’avais pas l’habitude. Nous dînâmes à l’auberge de la Clef, et l’hôte, père de Jacob Martin qui étudiait à Bâle, me fit cadeau de l’écot. La journée était avancée quand nous nous remîmes en route. Mon père nous accompagna jusqu’à la chapelle qui se trouve hors des portes; alors il me tendit la main pour me faire ses adieux, et voulut me dire : « Felix vale » ; mais il fut incapable d’achever le mot vale, il ne put dire que : « va… » et s’éloigna tout ému. J’eus le cœur gros, et je continuai tout attristé un voyage dont la perspective m’avait rempli de joie. Mon père m’écrivit dans la suite, qu’à son retour il avait trouvé notre servante Anne malade de la peste ; que la servante de Thomas Schœpfius avait été atteinte le même jour, et il remerciait Dieu de nous avoir laissés partir avant d’avoir éprouvé nos familles ; car la contagion fit alors de grands ravages dans Bâle et dans notre rue. » (p. 5-6)

On voit que, chacun de son côté, sa mère et son père expriment leur peur de ces deux fléaux du XVIe siècle, qui sont la guerre et la peste. Quant à Felix, il n’hésite pas à montrer sa maladresse quand il porte des éperons et manque de chuter dans un escalier. Le voyage continue : le petit groupe a l’intention de traverser la Suisse du nord au sud pour gagner Genève et, de là, prendre la direction de Lyon.

« Le 12 octobre, nous arrivâmes de bonne heure à Berne, à un mille de Jägisdorf. Nous descendîmes au Faucon, et nous visitâmes la ville, les églises, les bannières, sans oublier les ours ; il y en avait six dans les fossés. Après midi, nous nous remîmes en route. En passant au pont de Köniz, je bus à une charmante fontaine. Nous y rencontrâmes deux jeunes mariés, qui firent route avec nous. Mais pendant que la jeune femme chevauchait à côté de moi, et son mari avec les autres, elle s’embarrassa dans un pommier, tomba de cheval et resta pendue aux branches de l’arbre, avec les jupes toutes relevées jusqu’à ce qu’on vînt à son secours. À trois milles de Berne, nous atteignîmes Fribourg où nous logeâmes à la Croix blanche. C’est là que l’on commença à nous traiter et à nous coucher à la française. » (p. 8)

Les ours de Berne, le passage dans la francophonie vers Fribourg : la Suisse n’a guère changé. Quant à la femme qui tombe de cheval et en reste troussée, c’est un motif récurrent qu’on retrouve par exemple au XVIIIe siècle dans Jacques le Fataliste de Diderot.

Sur la route de Lausanne, les jeunes gens vont connaître quelques moments difficiles :

« Après avoir longtemps erré, nous découvrîmes un petit village, mais on refusa de nous donner l’hospitalité. Alors nous louâmes un jeune homme pour nous montrer le chemin à travers les bois, et nous arrivâmes à un endroit nommé Mezière. C’était une méchante auberge, avec quelques maisons disséminées au loin. L’auberge était tenue par une femme, et elle n’avait à nous donner qu’une pièce au rez-de-chaussée, ouverte à tous les vents. Dans cette pièce se trouvait une longue table où étaient assis des paysans savoyards et des mendiants, en train de manger des châtaignes rôties avec du pain noir, et de boire de la piquette.
Nous aurions volontiers continué notre chemin, mais nous étions transpercés par la pluie, et la nuit était noire. Nous fûmes donc obligés de rester, bien que la femme de l’auberge nous déclarât qu’elle n’avait ni lit ni écurie. Nous remisâmes nos chevaux, tant bien que mal, dans une étable étroite et basse, où ils restèrent toute la nuit sellés et bridés. Quant à nous, il fallut nous asseoir à côté de ces vagabonds, et nous contenter du même ordinaire. Nous eûmes bientôt compris à quelles gens nous avions affaire ; car ils examinaient nos armes et nous rudoyaient, malgré notre soin à ne pas leur en fournir l’occasion. Ils s’enivrèrent, et allèrent en chancelant se coucher hors de la salle devant le feu qui brûlait encore dans l’âtre. Ils ne tardèrent pas à s’endormir. C’est ce qui nous sauva, car ils avaient projeté de nous assassiner, comme nous l’apprit le lendemain matin notre guide, qui le leur avait entendu dire, pendant qu’il était couché sur le foin.
Cependant nous étions pleins d’inquiétude. Nous fermâmes les volets, et nous poussâmes un mauvais lit devant la porte ; puis, ayant posé sur la table nos rapières nues, nous veillâmes toute la nuit. Pour moi, qui étais jeune et n’avais jamais voyagé, je fus en proie à toutes sortes de terreurs. Après avoir passé ainsi de longues heures, Robert et Thomas furent d’avis de profiter du sommeil de ces gens, que nous entendions ronfler, pour aller, en nous recommandant à Dieu, chercher saris bruit nos montures et nous mettre en route dans n’importe quelle direction. Nous avions réglé la veille avec la femme de l’auberge. Nous écartâmes donc doucement le lit de devant la porte, et sortîmes. Tous dormaient. Nous allâmes à l’étable et nous montâmes à cheval (14 octobre). Le guide qui avait dormi sur le foin arriva en ce moment. Il apprit à Robert, le seul d’entre nous qui comprenait le français, qu’ils avaient comploté d’aller de bonne heure nous attendre dans la forêt pour nous y attaquer. Le profond sommeil où ils étaient encore plongés les en empêcha, grâces à Dieu ; sans compter que nous-mêmes nous partions plus de trois heures avant le jour. Nous promîmes un bon pourboire au guide s’il pouvait nous conduire vers Lausanne par un chemin de traverse ; car nous avions peur que plusieurs de ces bandits ne nous attendissent sur la route ordinaire. Il nous mena à travers bois, et quand le jour parut il nous fit rejoindre la grande route. Nous rendîmes grâces à Dieu, et vers midi nous entrions à Lausanne, qui est à trois milles de Fribourg, et nous descendions à l’Ange. Nous étions mouillés jusqu’aux os et rompus de fatigue ; nos chevaux, qui n’avaient rien mangé depuis vingt-quatre heures, n’étaient pas dans un meilleur état. Nous racontâmes à Lausanne le danger que nous avions couru; et quand nous nommâmes l’endroit, on nous répondit qu’il n’y aurait eu rien d’étonnant que nous eussions tous été massacrés. Des meurtres journaliers étaient alors commis dans le Jorat par une bande dont le chef s’appelait le long Pierre. Peu de temps après, il fut roué à Berne, et entre autres aveux, il déclara que tout récemment il avait voulu assassiner plusieurs étudiants à Mezière. » (p. 9-11)

Après Lausanne, les voyageurs arrivent à Genève le 15 octobre. Felix, qui est luthérien, rend visite à Calvin pour qui son père lui a donné une lettre de recommandation et qui lui procure un compagnon de voyage supplémentaire. C’est un chirurgien nommé Michel Heroardus, qui, justement est de Montpellier et rentre chez lui.. Felix écrit :

« Le dimanche 16 octobre, j’entendis prêcher Calvin devant une nombreuse assistance ; mais je ne compris rien au sermon. » (p. 13) Rappelons qu’il est germanophone.

Calvin

Calvin

Le 17, Felix et ses compagnons passent la nuit à Collonges qui, aujourd’hui, est dans l’Ain. Il va lui arriver une mésaventure qu’il raconte sans ambages :

« Nous y passâmes la nuit ; mais nos chevaux ne furent pas tranquilles, à cause d’un mulet qui était dans l’écurie. Je fus obligé de me lever. Mon cheval avait arraché la crèche où il était attaché ; je l’attachai ailleurs ; mais je me refroidis les pieds, car j’avais négligé de mettre mes chaussures. À peine recouché, je fus pris d’un tel cours de ventre, que j’eus à peine le temps d’arriver hors du lit, devant la chambre, sur une galerie qui faisait le tour de l’auberge. J’y mis fin à ma peine, et mes compagnons, quoique couchés dans la même chambre, ne s’aperçurent de rien. Monsieur le chirurgien avait donné ordre la veille à son laquais de nous précéder le lendemain de bonne heure à Nantua, pour commander le repas. Quand nous nous levâmes, l’aubergiste vint se plaindre de la manière dont quelqu’un lui avait arrangé sa galerie, et le mur situé en dessous, qui était fraîchement recrépi. Il disait que la façade de sa maison était dans un état abominable. Le chirurgien en accusa son laquais, et fut persuadé que c’était pour ce motif qu’il était parti de si grand matin. » (p. 13-14)

Le 18 octobre la route réserve pour la première fois un curieux spectacle aux voyageurs qui viennent de déjeuner à Nantua :

« Au sortir de là, nous longeâmes un lac sauvage, au fond d’une gorge étroite. La route était dangereuse, et nous vîmes plusieurs hommes pendus aux arbres. La nuit nous surprit ; il faisait si noir en descendant de la montagne dans la vallée, que nous manquâmes nous heurter contre un homme qui pendait à une branche ; ce qui me donna le frisson. » (p. 14)

Felix n’est toujours pas en France, car le Bugey appartenait à la Savoie. C’est seulement quand il a traversé la rivière de l’Ain en bateau qu’il passe la frontière française. Il arrive à Lyon le 20 octobre, dont les abords lui offrent à nouveau un spectacle singulier :

« En approchant de la ville, nous aperçûmes plusieurs hommes pendus à des gibets et d’autres exposés sur des roues. […] À Lyon, nous logeâmes à l’Ours, chez Paul Heberlin de Zurich. Tout le monde était allemand dans l’auberge, excepté l’hôtelière. Il y avait aussi un poêle dans la salle, ce qui est tout à fait en dehors des usages du pays. » (p. 15)

À noter que Felix Platter appelle  Allemands les Suisses de langue allemande comme lui-même. Quant à la remarque sur la présence d’un poêle dans cette auberge tenue par un Suisse, elle s’explique par la coutume française d’utiliser des cheminées.
Il reste jusqu’au 22 octobre à Lyon qu’il visite. Sa curiosité ne se limite pas à la ville : « Pendant ce séjour j’appris à connaître le muscat de Montpellier. » (p. 16)

Mais il est à nouveau victime d’une mésaventure :

« […] il m’arriva un curieux incident, en passant la Saône pour me rendre à Saint-Jean. De petits bateaux, conduits par des femmes, se trouvent toujours le long du quai, pour vous transporter à l’autre bord. J’en pris un ; mais au milieu de la rivière, la femme me demanda le prix du passage. Je n’avais pas de monnaie. Elle refusa de me laisser aborder, si je ne la payais pas sur-le-champ. Nous ne pouvions pas nous comprendre, et elle me menaça de me jeter à l’eau, ou de me conduire en aval de la rivière, ce qu’elle commença d’exécuter. Pour me débarrasser d’elle, je fus obligé de lui donner un gros pfenning, alors que je ne lui devais qu’un sou ; mais elle ne voulut jamais rien me rendre. Quand je fus débarqué, je lui lançai des pierres ; mais à mon retour je gagnai le pont pour rentrer chez moi, quoique cela allongeât beaucoup mon chemin. À notre entrée à Lyon nous avions rencontré aussi un chrétien que l’on menait brûler hors des portes ; il était en chemise et avait une botte de paille attachée sur le dos. » (p. 16-17)

Lyon, estampe de Lucas Schnitzer, 1666.

Lyon, estampe de Lucas Schnitzer, 1666.

Les voyageurs suivent la vallée du Rhône jusqu’à Avignon où ils parviennent le 27 octobre et le 29 ils reprennent leur route :

« Nous passâmes la rivière du Gard en bac, et arrivâmes vers midi à Sernhac où nous dînâmes à l’Ange. La fille de l’hôtelier voulut m’embrasser ; mais je m’en défendis, ce qui prêta beaucoup à rire, car c’est l’usage dans ce pays de souhaiter la bienvenue par un baiser. » (p. 23)

Remarquer que, suivant un usage ancien que cette traduction respecte, le verbe dîner s’emploie pour le repas de midi ; et on disait souper pour celui du soir. J’ai entendu mon arrière-grand-mère, qui était languedocienne, parler ainsi.

Le 30 octobre ils quittent Nîmes, passent par Lunel « où je bus le premier vin de muscat. » Légère erreur de Felix, puisqu’il a découvert ce vin à Lyon. De là ils n’ont plus qu’à gagner Montpellier.

« Nous atteignîmes Chambéry, qui est l’endroit jusqu’où les Allemands de Montpellier ont coutume de se faire la conduite, quand l’un d’eux quitte cette ville. À quelque distance de là, on arrive sur une hauteur où se trouve une croix, et d’où l’on aperçoit pour la première fois Montpellier et la haute mer. Un peu plus loin, on traverse le pont qui est près de l’auberge de Castelnau, et l’on passe ensuite à côté du lieu des exécutions, qui se trouve dans les champs en face de la ville. Des quartiers de chair humaine pendaient aux oliviers ; cette vue me causa une impression étrange. Enfin, avec l’aide de Dieu, nous franchîmes les portes de Montpellier, un dimanche soir de bonne heure. » (p. 24)

« Ainsi mon voyage de Bâle à Montpellier avait duré vingt jours, du 10 au 30 octobre. Mais dans ce nombre il n’y avait réellement que quinze jours de marche, durant lesquels j’avais parcouru 95 milles. » (p. 26)

Vingt jours pour environ 700 km…

Montpellier, eau-forte de 1630.

Montpellier, eau-forte de 1630.

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