Des Suisses à Montpellier au XVIe siècle 2. La vie quotidienne

Felix Platter, un jeune Bâlois âgé de seize ans arrive à Montpellier à la fin du mois d’octobre 1552 afin d’y suivre des études de médecine. Sa première surprise est la chaleur qui règne en Languedoc et le climat du sud de la France va lui réserver des sujets d’étonnement.

Il évoque ainsi la dernière journée de son voyage, le 30 octobre 1552 :

« En quittant Nimes, la route traverse une plaine plantée d’oliviers jusqu’à Lunel, où je bus le premier vin de muscat. Après dîner, nous prîmes un moment de repos sur nos lits, car la chaleur était accablante, à un moment de l’année où dans notre pays l’on est en plein hiver. » (p. 23-24)

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Vue générale de Montpellier.
Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France.

En ce même automne 1552, il est victime d’une méprise qui pourrait prêter à sourire, mais qui rappelle qu’au XVIe siècle la peur de la guerre est omniprésente et qu’un rien suffit à l’évoquer :

« Je ne fus pas longtemps à m’acclimater. La saison était encore fort belle, et l’on commençait seulement la cueillette des olives. On emploie à ce travail des paysans, qui abattent les fruits avec de longues perches. Ils se tenaient en foule et de grand matin sur la place devant notre boutique, menant grand bruit. Leur tumulte me réveilla, et comme je regardais par le volet, je crus que c’étaient des gens armés de lances. Je fus saisi de frayeur ; mais mon compagnon de lit, Odratzheim, m’apprit que c’étaient simplement des ouvriers. » (p. 27)

La boutique dont il est question est en fait une pharmacie ; elle appartient à un certain Catalan qui accueille Felix chez lui pour le temps de ses études, car on pratique l’échange entre familles pour loger les étudiants : les fils de ce Catalan seront hébergés chez les parents de Felix Platter à Bâle, pendant que lui-même demeure chez les Catalan à Montpellier.

Le jeune homme a chaque année l’occasion de se plaindre de la chaleur et il nous renseigne sur les moyens qu’emploient les Montpelliérains pour lutter contre elle :

« Le 3 août [1553] j’écrivis à la maison. Je parlai de la chaleur excessive de la canicule, dont on ne pouvait se garantir qu’en arrosant les appartements, et en suspendant des toiles et des branchages dans les rues pour avoir de l’ombre. Il n’y avait pas eu de pluie depuis un temps infini. » (p. 57)

Montpellier. La Tour des Pins et les clochers de St-Pierre.Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France.

Montpellier. La Tour des Pins et les clochers de St-Pierre.
Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France.

Ces plaintes sont justifiées dans la mesure où cette chaleur n’est pas seulement une cause d’inconfort, mais aussi de mortalité, comme Felix le constate deux années consécutives. En août 1555, par exemple, il écrit :

« Le départ de Culmannus suivit de près. J’en profitai pour écrire à mon père qu’il avait fait un été si terrible, que plusieurs personnes étaient mortes d’insolation, beaucoup d’autres de la fièvre chaude, et que la peste régnait dans les environs de Toulouse. » (p. 108)

En plus de ses néfastes effets directs, la chaleur augmente la virulence des maladies infectieuses et on redoute la peste qui sévit à 200 km de là. On s’aperçoit aussi en lisant Felix Platter que les inondations qui accablent régulièrement le département de l’Hérault et son voisin le Gard sont déjà présentes au XVIe siècle. Felix raconte d’ailleurs comment lui-même a failli se noyer dans les rues de Montpellier :

« Le 11 juin [1556], un vent brûlant amena de si fortes chaleurs, que plusieurs moissonneurs tombèrent morts dans les champs. Cela dura jusqu’au 15. Alors éclata un orage accompagné d’éclairs et de tonnerres, comme je n’en ai jamais vu de ma vie. La foudre tomba en plusieurs endroits ; à l’église Sainte-Aularie elle renversa une partie du clocher, fracassa l’autel, consuma plusieurs statues et brisa les portes d’entrée. Le 25 il y eut une forte grêle, avec des grêlons de la grosseur d’un œuf. Le 11 juillet, nouvel orage, qui abattit la flèche d’un clocher. Le peuple était dans la consternation, car ces orages sont rares en ce pays , où souvent il ne pleut pas de tout l’été. Plusieurs pâtres se noyèrent dans les chemins creux, aux portes de la ville. Moi-même en retournant une nuit au logis par une forte pluie, je trouvai toutes les rues inondées ; j’avais de l’eau jusqu’aux genoux, et je fus en danger de périr. Le bruit avait couru que le 22 juillet, jour de la Madeleine, devait arriver la fin du monde. Cela redoubla les terreurs des gens crédules, qui prenaient tous ces orages pour des avant-coureurs. » (p. 132-133)

Inversement les hivers peuvent être rigoureux, ainsi en 1556 :

« A l’époque des Bergers, le froid fut si vif, qu’il y eut de la glace en divers endroits hors la ville. Les Allemands allèrent y patiner, au grand étonnement des Français. On disait que le Rhône était gelé près d’Arles. » (p. 146)

J’ai vainement cherché ce que signifie « l’époque des Bergers ». Si quelqu’un le sait, on lui sera reconnaissant de le dire dans un commentaire ! Autre remarque qui s’impose à propos de ces quelques lignes : les « Allemands », mot que Felix emploie pour désigner tous les germanophones, ont probablement apporté avec eux leurs patins à glace, ustensile qui devait être rare à Montpellier…

Un autre aspect non négligeable de la vie quotidienne est constitué par l’alimentation. Sur ce chapitre, Felix n’est pas avare de détails :

« Nous passions une petite heure aux Trois Rois, dans le faubourg, non loin du Collège ; nous nous faisions servir une mesure d’excellent muscat, qui nous coûtait un stüber, c’est-à-dire un batzen ou carolus, ce qui équivaut à une pièce de quatre. Nous y joignions un morceau de viande, du porc par exemple, parce que l’on n’en mangeait pas chez mon maître, et un peu de bonne moutarde. La dépense ne dépassait pas un stüber pour chacun. » (p. 42-43)

S’il ne mange pas de porc chez son maître, c’est-à-dire le pharmacien Catalan chez qui il demeure, c’est que celui-ci est un Marrane, un de ces Juifs espagnols convertis de force au catholicisme, puis expulsés d’Espagne au XVe siècle, qui ont conservé quelques usages de leur religion d’origine. Cela ne les empêche pas de respecter les pratiques catholiques, notamment les restrictions alimentaires du Carême, que les Catalan imposent à leur hôte. Mais celui-ci étant luthérien il a du mal à supporter l’abstinence :

« Avec le mercredi des cendres commence le Carême. La viande et les œufs sont interdits sous peine de la vie. Mais nous autres Allemands nous ne laissâmes pas d’en manger. On m’apprit à fondre du beurre sur une feuille de papier tenue au-dessus de la braise, pour les faire cuire. Je n’osais pas employer d’autres ustensiles pour cette opération. Durant tout ce temps, je ramassai dans mon cabinet d’étude les coquilles des œufs que je faisais cuire ainsi à la flamme de ma chandelle ; mais une servante les ayant découvertes, les montra à sa maîtresse, qui en fut fort irritée, sans toutefois pousser la chose plus loin. Il est d’usage de briser toute la vaisselle de terre qui a servi pour la viande, et d’en acheter de nouvelle pour cuire le poisson, à l’époque du Carême.

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Une sardine dans les Libri de piscibus marinis de Guillaume Rondelet, publiés à Lyon en 1554. Guillaume Rondelet a été un des professeurs de médecine de Felix Platter.

On vivait petitement dans la maison de mon maître ; la cuisine se faisait à l’espagnole, sans compter que les Marranes s’abstiennent des mêmes aliments que les Juifs. Les jours gras, à midi, on mange une soupe garnie de « naveaux » ou de choux ; elle est au mouton, rarement au bœuf ; le bouillon est peu abondant. On mange cette soupe avec les doigts, chacun dans son écuelle. A souper, on sert régulièrement de la salade, suivie d’un petit rôti : les restes ne donnent d’indigestion à personne. Le pain est en quantité suffisante et très bon ; le vin est à discrétion et d’un rouge foncé ; on le boit très étendu d’eau. La servante vous verse d’abord la quantité d’eau que vous désirez, puis y ajoute le vin. Si vous ne buvez pas tout, elle jette ce qui reste ; ce vin, d’ailleurs, ne se conserve pas plus d’un an et tourne à l’aigre.

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Une morue dans les Libri de piscibus marinis de Guillaume Rondelet, 1554.

Pendant le Carême, nous fîmes assez maigre chère. On servait d’abord une soupe aux choux préparée à l’huile ; puis de la merluche, espèce de poisson qui ressemble assez à notre morue. En fait d’autres poissons de mer, on nous donnait de petites soles assaisonnées dans un petit plat avec de l’huile et cuites à la poêle pendant qu’on est à table ; quelquefois aussi du thon, sorte de poisson qui a de quatorze à quinze pieds de long. La cuisine se fait du reste toute à l’huile, et je ne l’ai jamais mangée au beurre pendant tout le temps de mon séjour. On connaît aussi les maquereaux, les sardines, excellent manger, tant cuites que frites ; puis encore les anguilles, qui sont très abondantes ; des écrevisses énormes (langustæ) de deux pieds de long et de petites écrevisses sans pinces (squillæ), dont on apporte de pleines corbeilles. On n’en voyait malheureusement pas beaucoup dans notre maison. À souper, même en Carême, nous avions une salade de laitue ou d’endive blanche, et parfois des oignons, que l’on vend au marché par énormes tas, vers la Saint-Barthélémy. On les fait revenir dans un jus sucré. Presque tout l’hiver, on nous servait en outre des châtaignes rôties ; mais jamais ni fromage ni fruits. » (p. 38-40)

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Une langouste dans les Libri de piscibus marinis de Guillaume Rondelet, 1554.

À la même époque, mon Sosa 4160, Adrien Tinel, est poissonnier à Montpellier. Felix Platter est peut-être passé devant son étal ; peut-être même a-t-il mangé de son poisson. En tout cas le jeune homme est attentif au spectacle de la rue :

« Le 24 août, jour de Saint-Barthélémy, a lieu le marché aux oignons. On en fait des tresses avec de la paille, et on les entasse comme des fagots. Ces tas ont jusqu’à dix pieds de haut. La place en est couverte, et on ne laisse que d’étroits passages pour circuler au travers. Les oignons sont de toutes sortes : les uns très-gros, les autres blancs et sucrés ; mais il n’y en a pas qui aient la force des nôtres… » (p. 58)

Il est attentif aussi à ce qui se passe chez lui à Bâle, même si les nouvelles mettent parfois deux mois pour arriver :

« Le 12 janvier [1553], je reçus de mon père une lettre datée du 13 novembre. Confiée à des marchands de Lyon, elle m’arrivait avec un retard considérable, car sa date était bien antérieure à celle que m’avait apportée Hugguelin ; c’était la première que mon père m’avait adressée à Montpellier. Il m’apprenait que sa servante Anna Oswald, atteinte de la peste, en avait heureusement réchappé. » (p. 33)

D’ailleurs la peste sévit aussi en France et on craint l’épidémie à Montpellier :

« Le 3 juillet [1556], on publia que l’entrée de la ville était interdite à toute personne venant d’Arles ou de Marseille, avec recommandation à ceux de Montpellier de ne pas se rendre dans ces deux villes, parce que la peste y régnait. » (p. 134)

2 réponses à “Des Suisses à Montpellier au XVIe siècle 2. La vie quotidienne

  1. « l’époque des Bergers, le froid fut si vif ».. est-il possible qu’il s’agisse du début de l’activité des bergers en mars ou de la fin vers mi-octobre ? 1856 est une année où l’on note qu’au mois de décembre, le Rhône gèle à Arles 🙂

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