Des Suisses à Montpellier au XVIe siècle 4. Le spectacle des exécutions

Dans son voyage depuis Bâle Felix Platter a rencontré des pendus aux abords de certaines villes françaises. Il a même aperçu en arrivant près de Montpellier des membres humains accrochés dans les arbres. On croit en effet à la valeur exemplaire de la peine capitale au XVIe siècle et les gens toutes les classes sociales sont d’ailleurs friands de cette distraction que leur procurent les exécutions publiques.

Le jeune étudiant n’échappe pas à la règle et il ne manque pas d’assister à ces exécutions.

« Le 22 juillet [1553] fut exécuté le fils d’un boulanger. C’était un beau jeune homme. On le conduisit à la place Notre-Dame, près de l’église, devant la maison de ville, sur un échafaud de planches, où se trouvait un billot appuyé contre une poutre. Le bourreau lui banda les yeux, puis le coucha sur le ventre, le cou à découvert sur ce billot. Il tira un grand glaive qu’il tenait caché sous sa robe et il lui en porta deux coups sur la nuque : la tète roula sur le plancher. Ensuite il coupa les jambes et les bras, les posa sur l’échafaud, avec la tête au milieu, les laissa toute la nuit, et le lendemain matin les suspendit hors de la ville à un olivier, où il les laissa pourrir. » (p. 56)

C’est la première fois que Felix constate cette étrange pratique qui consiste à couper les quatre membres des condamnés qu’on vient d’exécuter, et dont il a eu la preuve en approchant de Montpellier quand il a vu de tels membres accrochés dans les arbres.

Il raconte aussi la fin d’un certain Guillaume Dalençon, un prêtre catholique devenu prédicateur protestant et surtout diffuseur des idées de la Réforme par les livres qu’il distribue. L’ecclésiastique est d’abord aux mains de la justice religieuse :

« Le 16 octobre [1553] on dégrada Guillaume Dalençon, de Montauban, ancien prêtre, qui avait embrassé la religion, et apporté des livres en revenant de Genève. Il était depuis longtemps en prison. Revêtu de ses ornements sacerdotaux il fut mené sur une estrade où était assis l’évêque. Après de nombreuses cérémonies latines, on lui ôta la chasuble et le reste, pour lui mettre des habits séculiers. On lui racla la tonsure et deux doigts de la main ; puis il fut livré à la justice civile, qui le réintégra en prison. » (p. 62)

Qiuelques mois après donc, c’est la justice civile qui va s’occuper de lui :

« L’an 1554, le 6 janvier, Guillaume Dalençon, dégradé onze semaines auparavant, et retenu depuis ce temps en prison, fut condamné à mort. Après midi, un homme le porta sur ses épaules hors de la ville, auprès d’un couvent, à l’endroit habituel de ces exécutions. Un bûcher y était déjà dressé. Derrière le condamné marchaient deux autres prisonniers : un tondeur de draps, en chemise, avec une botte de paille attachée sur le dos ; et un autre, de fort bonne mine et bien vêtu. Tous deux, dans leur effarement, avaient la faiblesse de renier la vraie foi. Dalençon, au contraire, ne cessait de chanter des psaumes pendant tout le parcours. Arrivé au pied du bûcher, il s’assit sur le bois, ôta lui-même ses vêtements jusqu’à la chemise, et les rangea à côté de lui avec autant d’ordre que s’il eût dû les remettre. Il adressa des exhortations si touchantes aux deux autres qui allaient apostasier, que la sueur perlait au front de l’homme en chemise, en gouttes grosses comme des pois. Lorsque les chanoines, rangés en cercle autour de lui et montés sur des chevaux ou des mulets, l’avertirent qu’il était temps d’en finir, il s’élança joyeusement sur le bûcher et s’assit au pied du poteau qui s’élevait au milieu, et qui était percé d’un trou par où passait une corde terminée supérieurement par un nœud coulant. Le bourreau lui passa la corde au cou, lui attacha les mains sur la poitrine, et plaça près de lui les livres de religion qu’il avait apportés de Genève ; après quoi, il mit le feu au bûcher. Le martyr se tenait assis, calme et résigné, les yeux levés vers le ciel. Quand le feu atteignit les livres, le bourreau tira la corde et l’étrangla ; sa tète s’inclina sur sa poitrine, et il ne fit plus aucun mouvement ; le corps se réduisit peu a peu en cendres. Ses deux compagnons, debout au pied du bûcher, furent obligés d’assister à son supplice, et sentirent la flamme de bien près.
L’exécution terminée, on les ramena l’un et l’autre à l’Hôtel-de-Ville. Tout près de là, devant l’église Notre-Dame, était dressée une estrade, surmontée d’une statue de la Vierge, devant laquelle ils devaient faire amende honorable. La foule attendit longtemps. À la fin, on n’amena qu’un des deux ; car le tondeur de draps refusait d’abjurer et demandait à être supplicié sans miséricorde, pour avoir faibli. On le ramena donc en prison. Quant à l’autre, qui paraissait être un homme de condition, on le plaça sur l’estrade, à genoux devant la statue de la Vierge, avec un cierge allumé à la main. Un notaire lui lut diverses déclarations, auxquelles il était obligé de répondre. Il eut ainsi la vie sauve, mais fut envoyé aux galères pour y être mis aux fers.
Le mardi suivant 9 janvier, on revint au tondeur de draps, qui fut étranglé et brûlé comme le prêtre.Il montra une grande fermeté et non moins de repentir pour avoir failli renier sa foi. Il pleuvait ce jour-la , et le feu ne voulait pas prendre. Le patient qui n’était pas tout à fait étranglé, endurait de grandes souffrances. Alors les moines du couvent voisin apportèrent de la paille ; le bourreau la prit, et fit chercher de l’huile de térébenthine à la pharmacie de mon maître pour activer le feu. Je le reprochai aux domestiques qui l’avaient donnée ; mais ils me conseillèrent de me taire, parce qu’il pourrait m’en arriver autant, en ma qualité d’hérétique. Pendant ce martyre, il se passa un fait extraordinaire. Le 6 janvier, immédiatement après le supplice du premier, il se mit à tonner avec violence ; je l’ai entendu de mes oreilles, et bien d’autres avec moi. Les prêtres s’en moquèrent et dirent que c’était la fumée des hérétiques brûlés qui avait produit cet effet. » (p. 64-67)

Pour savoir ce qu’était un « tondeur de drap », on pourra lire l’article « Un métier, tondeur des draps » sur ce blogue. Quant à l’huile de térébenthine, c’est un ancien nom de l’essence de térébenthine, éminemment inflammable.

« Le 10 [février 1554], eut lieu l’exécution d’un criminel. On lui trancha la tête sur un échafaud, puis on lui coupa les quatre membres, suivant l’usage du pays.. » (p. 71)

« Le 31 [mars 1554] eut lieu l’exécution du fils de notre vieux bedeau. C’était un homme superbe, et sa femme avait l’air d’une dame de la noblesse. Il parcourait la Provence, et rapportait souvent de ses courses des bijoux, du corail. Cela fit naître des soupçons, et l’on découvrit qu’il faisait le métier de voleur de grand chemin. La police se mit à ses trousses, et il ne put plus se montrer à Montpellier. Surpris enfin dans un village, il se défendit avec acharnement dans une maison et reçut plusieurs blessures à la tète, avant de se laisser prendre. On l’amena tout blessé à Montpellier, où quelques jours après il fut décapité sur un échafaud. On lui coupa les quatre membres, selon l’usage. » (p. 74)

« Le 28 septembre [1554], lorsque le prévôt vint à Montpellier, il y eut plusieurs exécutions. Le premier jour il parut à cheval, précédé de plusieurs cavaliers, et suivi du trompette de ville, sonnant de la trompe. Derrière celui-ci marchait le malfaiteur, assisté des moines. C’était un beau jeune homme, complice d’un meurtre. On le conduisit sur un échafaud dressé devant l’hôtel de ville ; là étaient préparées deux pièces de bois évidées et formant une croix de Saint-André, sur lesquelles on devait lui rompre les membres. Le condamné debout, raconta d’abord dans un récit rimé , tout ce qu’il avait fait ; c’était très bien dit, et en terminant il ajouta : « Priez Saincte Marie, qu’elle prie son fils de me. donner le Paradis. » Le bourreau le déshabilla, lui attacha les membres sur la croix , comme on lie chez nous ceux qui doivent être roués. Après cela, il prit une lourde barre de fer, appelée massa, un peu tranchante d’un côté, et lui abattit les membres. Cela ressemble à notre supplice de la roue, et s’appelle là-bas massarer. Le dernier coup fut porté sur la poitrine, et tua le condamné. Le jour suivant, on pendit un faux-monnayeur à la même place ; le gibet était assez bas, et n’avait qu’un bras. » (p . 84-85)

« Le 6 juillet [1555] on exécuta un paysan qui se déguisait en diable, et lançait du feu par la bouche, les oreilles et le nez. Il s’était ainsi montré de loin, dans les bois, à plusieurs curés, en répondant a leurs conjurations par la menace de les emporter pendant la nuit. Quelques-uns, pris d’une belle peur, lui avaient déposé une somme d’argent, avant de s’enfuir. Personne ne l’osait attaquer. Enfin les chiens des paysans se jetèrent sur lui, et l’auraient déchiré si l’on n’était venu à son secours. Il fut pendu devant la maison du Consulat, et immédiatement après on lui coupa la tête et les quatre membres. Le docteur Honoratus Castellan, avec qui j’avais dîné, m’avait conduit dans une maison où se trouvaient beaucoup de demoiselles et de gentilshommes, et d’où je vis l’exécution. » (p. 107)

Le passage précédent montre bien comment sont considérées ces exécutions : comme un spectacle, que ne dédaigne pas la meilleure société.

« Le 3 décembre [1556] eut lieu l’exécution de Béatrice, l’ancienne servante de Catalan, celle-la même qui m’avait tiré mes bottes à mon arrivée à Montpellier. Elle fut pendue sur la place, à un petit gibet qui n’avait qu’un bras. Sortie de chez nous depuis un an, pour entrer au service d’un prêtre, elle était devenue enceinte, et quand l’enfant était né, elle l’avait jeté dans les latrines, où on le trouva mort. Le corps fut donné à l’amphithéâtre d’anatomie, et resta plusieurs jours au Collège. La matrice était encore enflée, car l’accouchement ne remontait pas à plus de huit jours. Enfin le bourreau vint reprendre les débris, les lia dans un drap, et les suspendit à une potence, hors la ville. » (p. 144-145)

« Le 14 décembre [1556], on exécuta un meurtrier. Trois ans auparavant, il avait été domestique chez un chanoine qui habitait seul dans une maison, et portait beaucoup d’or cousu dans ses vêtements. Ils s’entendirent à deux pour le tuer, et certain soir que son maître était assis au coin du feu, en train de faire rôtir une perdrix, le domestique, d’un coup de bâton sur la nuque, l’étendit par terre. Ils lui coupèrent ensuite la gorge, et prirent la fuite après s’être emparés de l’or, qui faisait une somme considérable. Quand le crime fut découvert, on envoya un sergent après eux ; mais il se laissa corrompre à prix d’argent, et au lieu de les arrêter, leur laissa prendre le chemin de l’Espagne, où, pour vouloir trop faire parade de leur or, ils se firent dévaliser par des brigands. Le domestique du chanoine continua pourtant sa route. Se trouvant sans ressources, il prit du travail chez un cordonnier espagnol, y resta trois ans, laissant pousser sa barbe, puis pensant qu’on ne le reconnaîtrait plus, revint et se rendit à Lunel en passant par Montpellier. Mais il fut arrêté, et ramené dans cette ville.

On déterra le chanoine, après trois ans d’inhumation, pour confronter l’assassin avec le corps de sa victime. Il n’y eut toutefois aucun des signes que l’on attendait, comme de voir les blessures se rouvrir et le sang couler ; il est vrai de dire que le cadavre était passablement desséché. Le coupable après avoir fait des aveux complets fut condamné à être massaré. Il en appela à Toulouse, réussit à s’échapper au passage d’une rivière, fut repris, condamné derechef à cette peine cruelle, et ramené à Montpellier où la sentence fut exécutée comme il suit. Après la lecture du jugement, le bourreau le fit monter dans la charrette et le plaça sur les genoux de sa femme. Il commença ensuite à le tenailler avec des tenailles rougies, jusqu’à la maison du chanoine. Là il lui coupa les deux mains sur un billot placé à cet effet sur la charrette. La femme lui tenait les yeux bandés, et à mesure que son mari coupait une main, elle introduisait le moignon, d’où s’échappait un jet de sang, dans une espèce de cornet qu’elle nouait solidement pour arrêter l’hémorragie. On le mena ensuite à la Cour du Bayle, où il fut décapité et coupé en quartiers, qui furent suspendus à des oliviers, hors la ville. Le sergent qui s’était laissé corrompre, et qui avait été dénoncé par le meurtrier, fut attaché à la charrette, le corps nu jusqu’à la ceinture. Le bourreau le fouetta jusqu’au sang à plusieurs reprises ; après quoi il fut banni. » (p. 146-147)

Le plus étonnant dans l’histoire ci-dessus est bien sûr le fait qu’on exhume le chanoine pour que son cadavre manifeste par un signe que c’est bien son assassin qui est face à lui. Étonnant aussi la façon dont la femme du bourreau assiste son mari dans le supplice.

« Le 23 février [1555], un malfaiteur fut exécuté devant la salle du Consulat sur un échafaud. On lui trancha la tête et les quatre membres, qui furent ensuite suspendus selon l’usage aux oliviers, hors la ville. » (p. 98)

Nous n’avons pas cherché à illustrer cet article par des images, les textes étant suffisamment horribles par eux-mêmes…

2 réponses à “Des Suisses à Montpellier au XVIe siècle 4. Le spectacle des exécutions

  1. « Nous n’avons pas cherché à illustrer cet article par des images, les textes étant suffisamment horribles par eux-mêmes… »
    Je confirme, c’est horrible et barbare.
    1 like parce que j’ai vu, …pas tout lu …, pas parce que j’aime je précise.

  2. Antoine BAUMGARTNER

    Bah, c’est presque plus humain que les délires judiciaires issue de la bible, du coran etc..

    Quand je lis les commentaires sur certains fora qui prônent le retour de la peine de mort, je me dis que l’être humain n’a pas véritablement évolué.

    La société n’a pas changée, elle crie au scandale dès qu’il y a une foufoune ou un pénis qui agresse le regard de frustrés en tous genres, tout en étant saturé de violence ad-nauseam qui ne semble poser qu’un problème mineur. On peut tuer dans un dessin animé sans que cela ne dérange. De nos jours, dans les pays les plus rétrogrades en matière religieuse, même les gosses assistent aux exécutions les plus barbares.

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