Des Suisses à Montpellier au XVIe siècle 3. Étudier la médecine

Felix Platter étudie la médecine avec passion. D’ailleurs c’est la science du vivant dans son ensemble qui l’intéresse, notamment la botanique pour laquelle il profite des connaissances de son logeur, le pharmacien Catalan. Il imagine même, dès l’époque où il est à Montpellier, de fixer les plantes de sa collection sur des feuilles de papier, ce qui fait de lui l’inventeur de l’herbier, comme le relève Montaigne quand il lui rend visite lors de son passage à Bâle en 1580.

Il évoque ses professeurs, dont les noms finissent souvent par –us, car l’enseignement se donne en latin et rapporte une curieuse anecdote à propos de l’un d’entre eux :

« Les cours étaient nombreux : dans la matinée, ceux de Sabranus , de Saporta, de Schyronius, et à neuf heures celui de Rondelet. Après midi, ceux de Fontanonus, de Bocaudus, de Guichardus et de Griffius. Nous déjeunions quelquefois pendant le cours de Schyronius, qui était très vieux , et fit un jour dans ses chausses en pleine chaire. » (p. 41)

Felix Platter tient le journal des dissections qu’on pratique devant les étudiants et il donne presque toujours des précisions sur l’identité de celui dont on dissèque la dépouille, tout en remarquant que le spectacle attire des personnes qui n’ont aucun lien avec la médecine :

« Je pris mes dispositions pour me mettre sérieusement à l’étude. Je suivais deux ou trois cours le matin et autant le soir. Dès le 14 novembre [1552], il fut pratiqué une dissection dans l’ancien amphithéâtre, sur le corps d’un garçon qui était mort d’un abcès dans la poitrine (pleuritide). On ne trouva dans l’intérieur de la poitrine, in succingente membrana, qu’une tache bleuâtre, sans enflure ni abcès. Le poumon était attaché en cet endroit par des ligaments qu’on fut obligé de déchirer pour le sortir. Le docteur Guichard présidait l’anatomie, et un barbier opérait. Outre les étudiants, il y avait dans l’assistance beaucoup de personnes de la noblesse et de la bourgeoisie, et jusqu’à des demoiselles, quoiqu’on fit l’autopsie d’un homme. Il y assistait même des moines. » (p. 30)

Les muscles De corporis humani structura et usu. Bâle : A. Froben, 1583

Les muscles, planche du livre de Felix Platter De corporis humani structura et usu édité à Bâle par A. Froben, 1583

«  Le 19 décembre [1553] eut lieu une nouvelle séance d’anatomie. Le sujet était un vieillard dont les poumons étaient en fort mauvais état. Me Guichardus présidait. » (p. 64)

«  Le 2 février [1554], nous eûmes une nouvelle séance d’anatomie sous la présidence de Rondelet. Le sujet était un homme. » (p. 71)

Il assiste à une séance où le sujet est un singe, vieille pratique qui date du temps où les dissections de corps humains étaient interdite et où on allait au plus proche pour les remplacer. Peut-être ce jour-là y avait-il eu pénurie de cadavres à Montpelleir.

« Aux environs de la Toussaint [1554], Rondelet présida une séance d’anatomie où il disséqua un singe. Le foie et la rate étaient couverts de pustules remplies d’eau qui crevaient au moindre attouchement. Celles du foie étaient rougeâtres,sauf celles des environs de la vésicule biliaire qui tiraient sur le jaune. La bête, je pense, était morte d’hydropisie. Quelques jours après, le 21 novembre, il présida une nouvelle séance. Le sujet était une superbe courtisane, morte en couches. La matrice était encore tout enflée, car la délivrance venait à peine d’avoir lieu. » (p. 89)

« Le 17 janvier [1555], eut lieu une nouvelle séance d’anatomie au Collège, sous la présidence du docteur Guichardus. Le sujet était un jeune compagnon. » (p. 97)

, planche du livre de Felix Platter De corporis humani structura et usu édité à Bâle par A. Froben, 1583

« Viscera ventris. Instestina. Mesenterium », planche du livre de Felix Platter
De corporis humani structura et usu édité à Bâle par A. Froben, 1583

« Le 2 novembre [1555] eut lieu au Collège une séance d’anatomie, présidée par Bocaudus. Le sujet était une femme. Le 10, Gallotus en prépara une autre en secret, pour nous autres Allemands, où l’on disséqua une vieille femme morte d’apoplexie. En lui ouvrant les os du crâne et l’enveloppe du cerveau, la cervelle s’échappa comme de la bouillie d’amidon et inonda la figure. Le 22, le chirurgien Michel Héroard opéra un jeune canonicus d’une varice à la cuisse, pour empêcher la formation d’un dépôt en dessous. » (p. 122-123)
On peut se demander à propos du passage précédent pourquoi le professeur nommé Gallotus « prépare en secret » une séance de dissection destinée aux Allemands. D’autre part ce canonicus qu’on opère devant les étudiants est un chanoine.

« Le 6 février [1556] on tint une séance d’anatomie au nouveau Tbeatrum Collegii. Deux sujets furent disséqués en même temps : une jeune fille et une femme. Rondelet présidait et je prenais soigneusement note de ses admirables explications. » (p. 128)

« Le 10 janvier de l’an 1557, il y eut une séance d’anatomie au Collège, sous la présidence du docteur Guichardus ; le sujet était un homme. » (p. 148)

Mais les dissections pratiquées dans le cadre des cours ne suffisent pas à ces studieux étudiants qui veulent se livrer à des exercices personnels. À cela, une seule solution : se procurer eux-mêmes des cadavres :

« […] ma principale étude était l’anatomie. Non-seulement je ne manquais jamais d’assister aux dissections d’hommes ou d’animaux qui se faisaient au Collège, mais j’étais aussi de toutes les autopsies que l’on pratiquait secrètement sur des cadavres, et j’en étais venu à mettre moi-même la main au scalpel, malgré la répulsion que j’avais éprouvée d’abord. Je m’exposai même à plus d’un danger, avec d’autres étudiants français, pour me procurer des sujets. Un baccalaureus medicinæ nommé Gallotus, qui avait épousé une femme de Montpellier et possédait une certaine fortune, nous prêtait sa maison. Il nous invitait, moi et quelques autres, à des expéditions nocturnes, pour aller hors la ville déterrer secrètement des corps fraîchement inhumés dans les cimetières des cloîtres, et nous les portions chez lui pour les disséquer. Des individus apostés nous prévenaient des enterrements et nous menaient la nuit à la fosse. Notre première excursion de ce genre se fit le 11 décembre 1554. À la nuit close, Gallotus nous conduisit hors la ville, au couvent des Augustins, où nous attendait un moine, appelé frère Bernard, gaillard déterminé, qui s’était déguisé pour nous prêter la main. Arrivés au couvent, nous y restons à boire, sans bruit, jusqu’à minuit. Alors, dans le plus grand silence et l’épée à la main, nous nous rendons au cimetière du couvent de Saint-Denis, où nous déterrons un corps avec nos mains , car la terre n’était pas encore tassée, l’enterrement ayant eu lieu le jour même. Une fois mis à découvert, nous le tirons dehors avec des cordes, et l’enveloppant de nos flassades, nous le portons sur deux bâtons jusqu’aux portes de la ville. Il pouvait être trois heures du matin. Là nous mettons le corps à l’écart, pour aller, frapper à la poterne, qui s’ouvrait pour entrer et sortir de nuit. Le vieux portier vient nous ouvrir en chemise ; nous le prions de nous donner à boire, sous prétexte que nous mourions de soif, et pendant qu’il va chercher du vin , trois d’entre nous font passer le cadavre et le portent sans désemparer dans la maison de Gallotus, qui n’était pas bien éloignée. Le portier ne se douta de rien , et nous rejoignîmes nos compagnons. En ouvrant le linceul où le corps était cousu, nous trouvâmes une femme, avec des jambes contrefaites de naissance, les deux pieds tournés en dedans. Nous en fîmes l’autopsie et découvrîmes, entre autres curiosités, diverses veines vasorum spermaticorum, qui n’étaient pas laides, mais contournées comme les jambes et dirigées vers le fondement. Elle avait une bague de plomb, et comme je les déteste naturellement, cela augmenta mon dégoût. » (p. 90-93)

Une « flassade » est une couverture d’étoffe grossière ; c’est un mot qui a existé en ancien français et survécu dans le parler régional de Montpellier, où d’ailleurs on parlait encore le languedocien au début du XXe siècle, d’après le témoignage de mon grand-père..

, planche du livre de Felix Platter De corporis humani structura et usu édité à Bâle par A. Froben, 1583

« Ossium cartilginumque pueri et embryonis constructio. Caluaria pueri »,
planche du livre de Felix Platter De corporis humani structura et usu
édité à Bâle par A. Froben, 1583

« Encouragés par le succès de cette expédition, nous la renouvelâmes cinq jours plus tard. Nous étions avertis qu’un étudiant et un enfant avaient été enterrés au même cimetière Saint-Denis. La nuit venue, nous sortons de la ville pour nous rendre au même couvent des Augustins : c’était le 16 décembre. Nous nous régalons d’une poule au chou, dans la cellule du frère Bernard ; nous avions cherché nous-mêmes le chou dans le jardin et nous l’avions apprêté avec un vin excellent qu’avait fourni le frère. En quittant la table, nous nous mettons en campagne avec nos armes, car les moines de Saint-Denis, s’étant aperçus que nous leur avions déterré une femme, avaient menacé de nous faire un mauvais parti. Myconius portait son épée nue, et les Français leurs rapières. Les deux corps sont déterrés, enveloppés de nos couvertures et portés sur deux bâtons, comme la première fois, jusqu’à l’entrée de la ville ; mais n’osant pas réveiller le concierge, l’un de nous se glisse à l’intérieur par un trou que nous découvrons sous la porte, car le service s’en faisait avec assez de négligence. Nous lui faisons passer les cadavres par la même ouverture, il les tire au-dedans et nous suivons le même chemin à notre tour, en nous traînant sur le dos ; je me rappelle même que je m’égratignai le nez au passage.

Les deux sujets furent portés dans la maison de Gallotus, et débarrassés de leur enveloppe. L’un était un étudiant de notre connaissance. L’autopsie révéla des lésions graves : les poumons étaient décomposés et répandaient une odeur affreuse, malgré le vinaigre dont nous les arrosions ; nous y trouvâmes de petits calculs. Quant à l’enfant, c’était un petit garçon dont nous fîmes un squelette. En retournant à ta maison de grand matin, le garçon de magasin qui couchait avec moi ne m’entendit pas sonner ; j’eus beau lancer des pierres contre les volets, il ne se réveilla pas, et je fus obligé d’aller prendre un peu de repos chez un Français qui nous avait accompagnés. Dans la suite, les moines de Saint-Denis gardèrent leur cimetière, et quand il se présentait un étudiant, ils le recevaient à coups d’arbalète. » (p. 93-95)

« Le 31 janvier [1555], nous fîmes une nouvelle expédition au cimetière hors la ville. Nous déterrâmes une vieille femme et un enfant, que nous portâmes au couvent des Augustins, chez le frère Bernard, où l’on fit l’autopsie ; car il ne fallait plus songer à les faire entrer secrètement en ville. Les Allemands faillirent se brouiller avec moi, parce que je ne les avertissais pas de ces expéditions ; mais cela m’était impossible, puisque les Français m’avaient fait promettre sous serment de n’en parler à personne. » (p. 97)

On le voit, ces jeunes gens prennent très au sérieux leurs études de médecine, malheureusement leurs professeurs ne partagent pas tous ce zèle. Il s’ensuit ce qu’on n’appellent pas encore une manifestation :

« Ce fut à peu près à cette époque qu’il y eut un grand émoi parmi les étudiants, se plaignant du petit nombre de cours que faisaient les professeurs. Ils se rassemblent en armes devant les collèges, et partout où ils trouvaient des camarades assistant à un cours, ils les invitaient à se joindre à eux. C’est ainsi que Hœchstetter, qui était avec les Allemands, vint m’appeler pendant que j’étais à celui de Saporta, à qui je n’aurais pas voulu faire de la peine. Mais il ne cessa de me presser, jusqu’à ce que j’eusse rejoint le rassemblement, composé d’étudiants de toutes les nations. On se rendit à l’hôtel du parlement. Un procureur, désigné par nous, se plaignit en notre nom de la négligence que les professeurs mettaient à faire leurs cours, et réclama notre ancien droit d’avoir deux procureurs, autorisés à retenir les appointements des professeurs qui ne les feraient pas. À leur tour, les docteurs présentèrent leurs plaintes, par la bouche d’un procureur qu’ils avaient nommé. On fit droit à nos réclamations ; deux procureurs furent nommés le 25 novembre [1556], et le calme se rétablit. » (p. 144)

Felix Platter raconte aussi la cérémonie qui entoure la réception d’un doctorat en médecine ; on ne s’étonnera pas que ce genre de bouffonnerie ait excité la verve d’un Molière au siècle suivant, par exemple à la fin du Malade imaginaire. Plus étonnante est la participation de l’Église à ce rite, car c’est dans un édifice religieux qu’il se déroule :

« Le 3 mars [1555] eut lieu la promotion au doctorat en médecine de Guillaume Héroard, frère du chirurgien Michel, qui m’avait accompagné de Genève à Montpellier. Il revenait d’un lointain voyage en Sicile. Le docteur Saporta présida la cérémonie dans l’église de Saint-Firmin ; elle se faisait en grande pompe et au son de l’orgue Le récipiendaire prononça son discours de remerciement en cinq ou six langues, entre autres en allemand, bien qu’il ne sût point parler cette langue. On le promena solennellement par la ville, au son des fifres, et avec un panache de soie sur sa barrette. On portait au cortège des tiges de fenouil ornées de figurines de sucre. Au retour eut lieu une belle collation avec abondante distribution de dragées : il y en avait plus d’un quintal. L’hypocras était délicieux ; la collation fut suivie de danses. » (p. 99-100)

Le 28 mai 1556 Felix Platter est reçu bachelier en médecine à Montpellier ; mais c’est à son retour en 1557 dans sa ville natale de Bâle qu’il sera promu docteur en médecine. Il deviendra par la suite un médecin réputé, auteur de nombreux ouvrages, et aujourd’hui un hôpital porte son nom à Bâle.

La Pratique de la médecine par Felix Platter, édité à Bâle en 1656 par Emanuel König.

La Pratique de la médecine par Felix Platter,
édité à Bâle en 1656 par Emanuel König.

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