Des Suisses à Montpellier au XVIe siècle 5. Autres divertissements

Heureusement la cité de Montpellier propose au XVIe siècle d’autres distractions que les exécutions publiques. Félix Platter raconte les fêtes et les spectacles que lui offre la ville et donne un témoignage précieux sur la vie collective au XVIe siècle.

« Avec la nouvelle année (1553) commencèrent toutes sortes de divertissements, et en particulier des sérénades galantes, données la nuit devant les maisons. Les instruments de musique étaient les cymbales, le tambourin et le fifre, le même musicien jouant des trois instruments à la fois ; le hautbois, qui était très commun, la viole et la guitare qui étaient dans leur nouveauté. Les riches bourgeois donnent des bals où l’on mène les demoiselles. Après souper, on y danse aux flambeaux le branle, la gaillarde, la volte, la tire-chaîne, etc., jusqu’au matin. Ces bals ne prennent fin qu’avec le dernier jour du carnaval.

Un jour, je devais aller chercher la fille du docteur Griffy, pour la mener au bal, selon l’usage. En passant avec elle à côté d’un creux à fumier, je voulus me ranger pour lui laisser le bon côté de la rue; mais je posai si malheureusement le pied dans la mare, que j’éclaboussai la demoiselle du haut en bas avec cette eau sale. J’étais tout confus, d’autant plus qu’un camarade qui nous accompagnait prit le devant pour annoncer que j’avais offert l’eau bénite à ma fiancée. La demoiselle vit bien que je n’avais pas eu de mauvaise intention, et me pria de la ramener à la maison pour changer de vêtements, ce que je fis. » (p. 32-33)

« Le 12 février [1553], jour du carnaval de la noblesse dans notre calendrier, il y eut de nouveau par toute la ville des danses, des sérénades et des mascarades de mille façons. Cela dura tout le lundi et tout le mardi, qu’on appelle ici le mardi gras. Ce jour-là, des jeunes gens parcoururent la ville, en portant attachés au cou des sacs pleins d’oranges. Ces fruits sont à vil prix dans le pays, et la douzaine ne coûte pas plus d’un patart, ce qui fait deux deniers. Ils portaient des corbeilles en guise de boucliers. Arrivés à la place Notre-Dame , ils se lancèrent leurs oranges les uns contre les autres, et toute la place fut bientôt jonchée de débris. » (p. 37-38)

Par l’expression « notre calendrier », Felix Platter désigne le calendrier julien, car les Réformés refusent le calendrier grégorien imposé par un pape.

« Le 26 janvier [1554], nous reçûmes la visite de deux gardes du roi de Navarre, l’un appelé Jacques Heilman, l’autre Fritz de Zurich. Nous leur fîmes bon accueil. Fritz nous raconta, entre autres choses, que dans un combat entre un taureau et un lion, le taureau lui avait enfoncé la corne au-dessous du nombril, et que les eaux lui étaient sorties par le fondement ; il avait néanmoins guéri, avec l’aide de Dieu. Le jour du mardi-gras, les docteurs en droit parcoururent la ville en masques, et attaquèrent les bourgeois en leur lançant des oranges, comme je l’ai déjà raconté l’année passée. » (p. 70)

Le roi de Navarre en ce temps-là et Henri d’Albret, beau-frère de François Ier et grand-père du futur Henri IV. On peut constater qu’à l’instar du roi de France il a des gardes suisses. D’autre part ces combats où on oppose des taureaux à d’autres animaux semblent être une tradition à Montpellier : on les retrouve au XVIIIe siècle, voir sur ce blogue l’article « Course de taureaux à Montpellier en 1770 ».

« Le 16 avril [1554}, M. Guichard de Sandre, un jeune gentilhomme qui restait en face de moi, me pria de donner une aubade à une demoiselle. Nous nous y rendîmes à minuit. On commença par des roulements de tambourin, afin de réveiller les habitants de la rue. Après cela, ce fut le tour des trompettes, auxquelles succédèrent les hautbois. Ceux-ci furent remplacés par les fifres, après lesquels vinrent les violes, et enfin un trio de luths. L’aubade dura bien une heure et demie. On nous mena ensuite dans une pâtisserie, où nous fûmes traités magnifiquement : nous bûmes du muscat et de l’hypocras, pendant le reste de la nuit. » (p. 75-76)

Giovanni Cariani Le Joueur de luth.

Giovanni Cariani Le Joueur de luth.

Qui s’est trompé sur les termes ? Le traducteur ou bien Felix Platter lui-même ? En effet une aubade se donne au petit matin, comme son nom l’indique, et non pas à minuit. On a déjà vu que le talent de Felix pour le luth est apprécié. Cette nuit-là il fait partie d’un orchestre et, pour être sûr que tout le monde dans la rue profite du concert, on réveille les habitants au tambour. Apparemment le tapage nocturne n’est pas un souci en ce temps-là.

« Avec le jour de l’an [1555] revinrent les bals et les mascarades. J’y pris part, parce que j’avais appris les danses françaises et que j’étais bon musicien. Nous nous travestissions pour nous rendre avec les autres masques dans les diverses maisons où l’on dansait.  » (p. 95-96)

« Le 6 janvier{1556], il y eut spectacle de bateleurs. Après avoir exécuté des sauts prodigieux, ils firent battre un lion avec un bœuf de taille moyenne, qu’ils avaient acheté et auquel ils avaient scié le bout des cornes. L’un et l’autre étaient attachés par une corde à deux poteaux plantés au milieu de l’arène. Le lion, excité par des aiguillons, commença d’attaquer le bœuf qui le repoussa plusieurs fois à coups de cornes, et qui l’aurait peut-être tué, s’il les avait eues entières. À la fin, le lion, après avoir fatigué son adversaire, lui bondit sur le dos par-dessus la tête avec la légèreté d’un chat, lui enfonça les dents dans les chairs, et l’ayant terrassé , le tint immobile sous lui, sans pouvoir toutefois le tuer ; on fut obligé de l’abattre. » (p. 125-126)

combat-dun-taureau-et-dun-lion-roubaix-1899

Combat d’un lion et d’un taureau dans les arènes tauromachiques de Roubaix
le 14 juillet 1899 devant 12 000 spectateurs, après une corrida espagnole classique.
Le Sport universel illustré du 22 juillet 1899.Gallica-BnF.

« Les 4 et 8 [novembre 1556], on fit la mascarade qu’on appelle des Chérubins. Je me masquai aussi, et me rendis dans la maison du docteur Saporta, où il y avait bal. Je pris part à la danse, et me fis reconnaître à sa femme, qui m’avait demandé mon nom ; elle me connaissait déjà depuis longtemps. » (p. 142)

« Le 7 juin [1556], la noblesse donna un jeu de bague. Les chevaux étaient richement caparaçonnés,  couverts de tapis et ornés de panaches de toutes les couleurs. » (p. 132)

D’après Le Trésor de la langue française de Jean Nicot (1606) : « Bague aussi est l’anneau qu’on pend à une potence du bout d’une lice ou carrière de cheval, dans laquelle les coureurs tâchent de mettre leur lance, pour gagner le prix ».

« Le 10 janvier [1557], une femme enceinte marcha sur une corde fort élevée, comme font les funambules. Le même jour, mes camarades m’invitèrent à une collation nocturne, et me servirent un pâté où il y avait du chat. J’en mangeai, le prenant pour du lièvre, mais quand j’appris la vérité, je fus médiocrement satisfait. » (p. 149)

Felix Platter connaît la litote : il a été « médiocrement satisfait » d’avoir mangé du chat. Le pâté devait quand même être bon, puisqu’il l’a pris pour du lièvre. Mais comment interpréter la présence du chat dans le pâté ? S’agit-il d’une farce de carabins ? Ou bien ces jeunes gens, qui ne sont pas tous riches, ont-ils trouvé un moyen économique de régaler leurs camarades ? On n’ose pas supposer qu’il pourrait s’agir d’une recette montpelliéraine ; en tout cas elle ne s’est pas transmise dans ma famille…

Une réponse à “Des Suisses à Montpellier au XVIe siècle 5. Autres divertissements

  1. Cette chronique fourmille de renseignements

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