Des Suisses à Montpellier au XVIe siècle 6. Un peu de tourisme

Fils d’un humaniste et curieux de tout comme un homme de la Renaissance, Felix Platter profite de son séjour pour visiter les environs de Montpellier, environs qu’il étend jusqu’à Marseille à plus de 150 km de là. Mais son intérêt se porte d’abord sur la mer que ce Bâlois n’avait jamais vue auparavant.

« Le beau temps et la chaleur revinrent dès le mois de février [1553]. Il me tardait de voir la mer, que je n’avais encore aperçue que de loin. Le 22 février, nous allâmes donc au village de Pérols, qui est au bord d’un étang, à environ deux lieues de Montpellier. Tout près du village, dans un pré, nous vîmes un trou dans lequel l’eau bouillonne à grand bruit, comme si elle était chaude et bouillante, et pourtant elle est froide comme la glace. On raconte que le roi en fit une fois boire à un de ses laquais qui expira sur le champ. Nous arrivâmes au bord de l’étang salé, qui est assez long, mais d’une si faible profondeur qu’on pourrait presque le traverser à gué. Il y avait là une barque, mais sans rames, ni personne pour la conduire. Nous n’eûmes d’autre ressource que de la tirer à l’autre bord par la corde. Les uns s’assirent dedans, pendant que les autres la halèrent. Nous abordâmes ainsi à la langue de terre qui sépare l’étang de la haute mer, et qui n’a souvent qu’une largeur de vingt pas, bien que sa solidité défie la vague et la tempête. On y trouve beaucoup de plantes maritimes, et le bord de la mer est couvert de coquillages et d’os de sèches (ossa sepiæ) ; il y en a de quoi charger des voitures en un seul endroit. La vague en se retirant découvre le sable à une assez grande distance, mais elle revient presque aussitôt, et si on ne l’esquive pas à temps, elle vous remplit les souliers et les bas. Nous nous déshabillâmes pour prendre un bain. Nous n’étions pas encore à la Saint-Mathias, et pourtant l’eau était déjà bonne, et le sable du rivage si chaud, que nous nous en couvrîmes pour nous réchauffer au sortir du bain. C’est un excellent moyen pour raffermir la peau et guérir les dartres. Je recueillis des coquillages de toutes les couleurs, des écre- visses et toutes sortes de curiosités. Les écrevisses, par exemple, y abondent : elles sont rondes et courent de travers. Nous repassâmes l’étang pour aller manger à Pérols, et retourner à Montpellier. » (p. 40-41)

On voit que le goût pour les bains de mer est bien antérieur au XIXe siècle. Mais la facilité avec laquelle ces jeunes gens se baignent ne doit pas tromper : elle est peut-être due à leur qualité d’étrangers, alors que, pour les populations locales, aller se tremper dans la mer ne fait tout simplement pas partie de la coutume. Pour un argument a contrario, on peut lire sur ce blogue l’article : « Il se noie en nageant dans le port de Sète en 1677 ». D’autre part Felix Platter, dans son allemand bâlois, ne connaît pas de mot pour désigner les crabes et il en est réduit à parler d’écrevisses qui « sont rondes et courent de travers ».

Montpellier et Pérols sur la carte de Cassini.

Montpellier et Pérols sur la carte de Cassini.

« En mai [1554], nous allâmes à la mer pour nous baigner. Au sortir de l’eau, je m’enterrai dans le sable chaud et trois jours après j’eus un catarrhe : je me purgeai ensuite. » (p. 77-78)

« Le 30 août [1555] je fis une excursion au bord de la mer, avec les Allemands récemment arrivés, qui ne l’avaient pas encore vue. Nous recueillîmes des plantes et des coquillages, et nous primes un bain. Wachtel de Strasbourg s’aventura assez loin, bien que ne sachant pas nager ; et comme j’étais près de lui, il me saisit les jambes, et me fit boire un bon coup. En revenant à la surface je lui plongeai à son tour la tète sous l’eau, en l’y maintenant un bon moment. Quand je le lâchai, l’eau lui sortait par la bouche et le nez, et il faisait une grimace pitoyable : il entra dans une colère bleue contre moi ; mais cela ne dura pas. » (p. 110)

Felix et ses amis visitent différents villages à proximité de Montpellier, commençant par Maguelone, qui est proche de Pérols :

« Le 1er octobre [1556], je fis une promenade à Maguelone avec plusieurs gentilshommes Allemands, Hunno d’Annemberg, Guilhaume de Stotzingen, Mathias Reiter et Burhinus. A Villeneuve, nous vîmes des raisins séchant au soleil sur des claies. Il faut traverser l’étang pour aborder à Maguelone même, qui est située sur une étroite langue de terre entre cet étang et la haute mer. Nous visitâmes l’église, les tombeaux des évêques et celui de la belle Maguelone qui est enterrée, à ce qu’on prétend, dans un petit caveau muré. Nous montâmes sur la plate-forme qui règne presque tout le long du toit, et d’où la vue s’étend au loin sur la mer, du côté de l’Afrique. On nous montra ensuite deux puits contigus, dont l’un a de l’eau douce et l’autre de l’eau salée. Nous revînmes assez tard à Montpellier. » (p. 141)

Le tourisme en ces temps anciens n’est pas toujours de tout repos :

« Le 19 octobre [1556], j’allai avec quelques camarades à Aigues-Mortes. La nuit nous surprit avant d’y arriver ; il nous fallut errer dans l’obscurité au milieu de marécages saumâtres et bourbeux. Nous étions couverts de boue, surtout Melchior Rotmund qui portait des chausses blanches. Il faisait tout à fait noir quand nous parvînmes aux portes qui se trouvèrent fermées. Force fut de passer la nuit hors la ville dans une méchante auberge où l’on nous servit pourtant de bonnes perdrix. Hœchstetter nous amusa tout le temps avec ses plaisanteries, et nous dormîmes peu. Le lendemain nous visitâmes la ville, son épais mur d’enceinte, dont nous fîmes le tour, le vieux port et la tour du bord de la mer, avec sa lanterne dans laquelle onze personnes peuvent s’asseoir en rond. Elle servait jadis à allumer des feux pour guider les vaisseaux qui entraient dans le port. Nous nous rendîmes ensuite par mer à Pérols, pour revenir à pied à Montpellier. » (p. 141-142)

La tour Constance à Aigues-Mortes. Dessin du XIXe siècle.

La tour Constance à Aigues-Mortes. Dessin du XIXe siècle.

Felix se rend aussi à Avignon où le fameux pont Saint-Bénézet est encore entier. Le luthérien qu’il est relève que le pape, à qui la ville appartient, tire un revenu de l’impôt que lui payent les prostituées. Il constate aussi qu’un certain privilège est consenti aux étudiants impécunieux. Plus sinistre est cette cage au Palais des Papes, qui contient le cadavre d’un de ses frères de religion. Heureusement lui-même est protégé par sa qualité d’étranger.

« Le soir [du 27 juin 1554], je me rendis à Avignon. Je mesurai dès le lendemain la longueur du pont de pierre qui traverse le Rhône : elle est de 1300 de mes pas. Au milieu se trouve une avance avec une chapelle. Il est pavé de petites dalles blanches, si glissantes, qu’il est dangereux de le passer a cheval : on est obligé de mener sa monture par la bride. Un proverbe dit qu’on n’y passait jamais sans rencontrer deux moines, deux ânes et deux filles publiques. Ces dernières sont très choyées du Pape dans cette ville, et lui paient des redevances ; elles habitent deux rues assez longues, dont elles occupent toutes les maisons. On en voit de très richement vêtues; elles se montrent en public, invitent les passants à entrer et vont jusqu’à les arrêter. Leur supérieure, qu’on appelle par dérision l’abbesse, était, dit-on, obligée de se livrer pour rien à tout étudiant qui en faisait la demande. Il y a une Université dans cette ville, et l’on y crée des docteurs. On y voit aussi le palais qu’habitaient autrefois les Papes, quand ils transportèrent leur résidence de Rome à Avignon. Tout au haut du château, on nous montra une cage de fer, dans laquelle venait de mourir un chrétien réformé, qu’on avait laissé exposé à toutes les intempéries de l’air. » (p. 80-81)

De la ville d'Avignon et par delà Veüe de la Ville d'Avignon et des Environs par Etienne Martellange 1608

Vue de la Ville d’Avignon et des Environs par Etienne Martellange, 1608

Les jeunes gens ne manquent pas de rendre visite à la ville déjà la plus importante de la région, qui est Marseille :

« Treize étudiants Allemands s’étaient associés pour faire un voyage à Marseille; j’étais du nombre, et je louai une mule. Contzenus, qui avait amené de Strasbourg un joli cheval, était le chef de cette caravane , composée de Wolfius, Burgauwer, Rot, Chelius, Wachtel, Myconius, Lins et plusieurs autres allant pour la plupart à pied. Nous partîmes de Montpellier le 15 septembre [1555], et le premier jour nous atteignîmes Lunel. » (p. 111-112)
Les jeunes gens passent par Arles où les monuments romains retiennent leur attention. Ils prennent ensuite la direction de Marseille.
« Le 19, nous dînions aux Pennes. Un peu avant d’y arriver, en passant à Cabanes, j’écrivis sur mon calepin avec du vin d’un rouge si foncé, qu’il semblait de la teinture du Brésil. À partir de là, nous eûmes à traverser une plaine pierreuse, jusqu’aux environs de Marseille. En approchant de la ville, nous entendîmes tirer le canon et sonner les trompettes, à cause de plusieurs galères qui venaient d’arriver de la Corse. Près des portes, je vis un arbre chargé de figues mûres ; c’était la bonne saison, et ces fruits sont très abondants dans la contrée. Nous descendîmes à l’enseigne du Levrier. Le soir même je m’em- pressai d’aller admirer ce port immense, tout rempli de vaisseaux, et semblable à une ville pleine de tours. » (p. 113)

Une des particularités de Marseille est d’être le port d’attache des galères françaises, qui sont les ancêtres du bagne :

« De là nous nous rendîmes au port, où se tenaient trente-sept galères avec quantité d’autres vaisseaux. Elles servent de prison aux galériens, avec leurs casaques de laine rouge ou bleue, et leurs bonnets pointus. Pour le maniement de chaque rame (et elles sont nombreuses), ils sont attachés de trois en trois par des chaînes rivées à un pied; mais quand le bâtiment est à l’ancre, on les emploie à d’autres ouvrages en ville, principalement au transport des fardeaux. Nous trouvâmes des Allemands parmi eux, notamment un maître armurier, qu’on laissa libre ce jour-là, moyennant une certaine somme, et qui vint dîner avec nous. Ils sont habiles à tailler dans le bois, et surtout dans le lentisque, de jolies boîtes et d’autres petits objets. Nous leur en achetâmes de toute espèce, et j’en possède encore quelques-uns. Quand on monte sur une galère, il est bon de veiller à sa bourse. À chaque gratification qu’on leur fait en commun, leurs trompettes se mettent à sonner sur tous les vaisseaux, et font retentir les échos d’alentour. » (p. 115)

Marseille au commencement du XVIIe siècle Dessin à la plume et encre brune.

Marseille au commencement du XVIIe siècle. Dessin à la plume et encre brune.

Felix ne manque d’ailleurs pas de visiter Nîmes à une autre époque, émerveillé là aussi par les vestiges romains. Sur le chemin de son retour à Bâle en 1557, il fera même un important détour pour visiter Toulouse, Montauban, Bordeaux, Poitiers, Tours, Orléans, Paris, Dijon et Besançon. Tout cela ne l’empêche d’éprouver de la joie à retrouver sa ville natale ni d’exprimer de curieuse manière cette joie : « Mais quand nous arrivâmes en vue de Bâle, et que je découvris les deux tours de la cathédrale que je n’avais plus vues depuis tant d’années, toutes mes peines furent oubliées. Je déchargeai contre la porte d’un jardin les deux balles de mon pistolet, et j’entrai en ville par la porte de Spalen. » (p. 170)

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