Arrêté parce qu’il ne fait rien, Nice 1881

À la page 3 – celle des faits divers – du Petit Niçois du 2 février 1881, qui en compte 4, un court article qui résume toute une société : on arrête un homme qui n’a rien fait, précisément parce qu’il ne fait rien.

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L’endroit où se déroule l’anecdote est le « quartier Ste-Hélène », autrement dit celui qui est derrière la Promenade des Anglais. Au début du XIXe siècle, bien que partie intégrante de Nice, c’était la campagne et les ancêtres que je m’y suis trouvés sont, dans les registres paroissiaux en vigueur jusqu’en 1860, qualifiés de « contadini », « paysans ». Et en 1881, malgré l’urbanisation croissante, on y voit encore de vastes propriétés où s’édifient de luxueuses villas.
C’est dans une de ces propriétés, de la ruralité de laquelle témoigne la présence de gardes champêtres, que ceux-ci arrêtent un jeune homme de 22 ans. Vu l’heure et le lieu on pourrait penser qu’il fait la sieste. Mais même à Nice il ne doit pas faire très chaud en ce 2 février. Et s’il est là, couché en plein air, c’est qu’il n’a rien d’autre à faire ni d’endroit où aller.
On est en hiver : l’ouvrage est rare, même s’il a un métier. Il déclare celui de terrassier, qui ne demande pas d’autre qualification que des muscles et du courage. Il est en fait chômeur, mais en 1881 ce n’est pas un statut.
Bien plus, il tombe sous le coup de la loi qui réprime le vagabondage : instaurée en 1810, cette loi n’a été abrogée qu’en 1994. Ce qu’on reproche à Jacques, c’est-à-dire d’être « sans domicile, sans travail, sans moyens d’existence » rappelle les termes même de l’article 270 du Code Pénal de 1810 : «  Les vagabonds ou gens sans aveu sont ceux qui n’ont ni domicile certain, ni moyens de subsistance, et qui n’exercent habituellement ni métier, ni profession. »
On lui reproche sûrement aussi d’être italien, car on ne manque jamais en cette fin du XIXe siècle à Nice de mentionner son origine dès qu’un Italien est mêlé à une affaire quelconque. Les Niçois de l’époque ont oublié qu’ils ont quasiment tous quelques ancêtres italiens, venus pour la plupart de la Ligurie voisine – à commencer par mes propres aïeux.
D’ailleurs le héros de l’histoire ne s’appelle sûrement pas Jacques, mais Giacomo. La francomanie qui sévit à Nice depuis l’annexion de 1860 fait qu’on a francisé jusqu’à son prénom. On lui reconnaît si peu de poids social qu’on n’a même pas relevé son nom de famille.
Ce terrassier italien n’est pas sans rappeler le personnage d’une nouvelle de Maupassant parue en 1887, Le Vagabond. La lecture de celle-ci peut éclairer sur la façon dont Jacques aura vécu et dont auront vécu ces centaines de milliers d’hommes dont l’existence se passait sur les routes.

5 réponses à “Arrêté parce qu’il ne fait rien, Nice 1881

  1. On ne peut que saluer ce rappel au passé et la justesse de propos!
    Vous distillez des éléments importants, pour tous ceux et celles qui s’essayent à restituer l’histoire familiale. Un vrai plaisir de vous lire, même si je n’ai aucun ancêtre dans ce coin 🙂

  2. Comment l’historien familial jugera dans le futur, notre société en se basant sur la presse? Mystère..

    Je pense à cet homme (dont les mésaventures sont récupérées politiquement) qui a pris trois mois ferme pour une bûchette de fromage de chèvre, alors que de grands délinquants financiers du monde de la politique s’en sortent avec quelques mois avec sursis pour des sommes astronomiques?

    Je ne me souviens pas d’avoir lu cette nouvelle de Maupassant, mais je vais me me la télécharger sur ma tablette. Apparemment ce n’est pas bien lourd.. 27 pages 🙂

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