Eve Rosine et Eve Rosine

Après le cas rapporté dans le précédent article « Marie Rosine et Marie Rosine », j’ai été à nouveau victime de l’homonymie et de façon plus diffcile, voici dans quelles circonstances :
Je cherche les enfants d’un couple qui, là non plus, ne figure pas dans mes propres ancêtres mais ceux d’une cousine par alliance. Ces époux vivent à Cernay, dans le Haut-Rhin à quinze km de Mulhouse, au milieu du XIXe siècle. Le mari s’appelle François Antoine Caspar. Il a pour patronyme la forme allemande du prénom Gaspard, car son père est un immigré allemand venu autrefois de Brisach, de l’autre côté du Rhin. Ce François Antoine est né dans la ville voisine de Soultz, sans doute attiré par le travail que fournit la révolution industrielle et il est manœuvre. Dans des actes plus récents on le présente comme tuilier. Ajoutons qu’il est né en 1814.
Sa femme, quant à elle, née en 1819, est Eve Rosine Cardès ; elle non plus n’est pas de Cernay ; elle vient même d’assez loin, puisqu’elle est native de Neewiller-près-Lauterbourg, dans le nord du Bas-Rhin. En fait ce sont ses parents qui ont choisi de vivre à Cernay, car les registres témoignent de leur présence en ce lieu.
François Antoine et Eve Rosine se sont mariés en 1850. Me reste donc à trouver les enfants de ce couple. Un passage dans les tables décennales révèle un fait qui n’a rien d’exceptionnel : on n’a pas attendu le maire pour se mettre à l’œuvre.
Le 1er janvier 1844 Eve Rosine, qui est en général nommée par son prénom usuel Rosine, a un enfant qui reçoit les prénoms d’Anne Marie et le nom de sa mère. Cette petite fille meurt d’ailleurs en 1845. D’après l’acte de naissance, Rosine est fileuse, autrement dit ouvrière dans une filature ; le textile est à cette époque une industrie majeure dans le sud du Haut-Rhin ; elle a 25 ans ; l’acte de decès la qualifie, lui, de journalière.
L’année suivante, Rosine Cardès, toujours célibataire, met au monde une autre fille, Joséphine. On est le 28 avril 1845 et celle-ci ne vivra que jusqu’au 23 mars 1846. La mère est déclarée fileuse.
Mais – et c’est là que je vais commencer à m’étonner – le 23 mai 1845, donc moins d’un mois après la précédente naissance, Rosine Cardès a un autre enfant, Émile, qui ne vivra guère, puisqu’il meurt le 22 juillet de la même année.
Ne croyant guère à une erreur de l’officier d’état-civil – il y a quand même deux témoins pour les actes de naissance, qui lisent et signent l’acte, et dans le cas précis l’un des témoins est un agent de police – ni à une erreur de la sage-femme qui déclare la naissance vu la carence du père, une hypothèse me vient à l’esprit, qui est celle d’une naissance gémellaire. C’est certes très rare, mais il arrive que les naissances de jumeaux soient séparées par un délai qui peut être important.
L’homonymie des mères me semble alors peu probable :  elles portent un patronyme qui est rare dans la région et ont toutes les deux le même métier de fileuse. Un détail aurait dû me mettre la puce à l’oreille, c’est leur âge : quand Joséphine naît, Rosine a vingt-six ans et, à l’apparition d’Émile le mois suivant, elle a vingt-quatre ans. Mais la connaissance de ces âges repose uniquement sur les déclarations de la sage-femme, qui a pu se tromper.
Tous ces enfants naturels ne doivent pas surprendre : en 1840, dans un livre demeuré fameux et qui est à l’aube de la sociologie, Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, le Dr Villermé a relevé que les ouvriers des industries de Mulhouse et de sa région avaient une liberté de mœurs beaucoup plus grande que ne l’autorisait le puritanisme ambiant.
Quoiqu’il en soit, le 11 février 1850, François Antoine Caspar et Eve Rosine Cardès se marient et ont des enfants qui, eux, sont légitimes : Reine Caspar, qui naît le 21 mai 1850, Antoine Caspar, le 29 août 1851. Dans leurs actes de naissance, leur mère est dite « sans état », c’est-à-dire sans profession.
Et tout d’un coup, le 22 octobre 1851, vient au monde une Émilie Cardès, fille naturelle de Rosine Cardès, « fileuse », « native de Lauterbourg », âgée de trente ans.
La solution s’impose au problème : il y aurait deux Rosine Cardès ! Outre l’homonymie, le plus surprenant est qu’elles viennent toutes les deux de l’extrême nord de l’Alsace. Effectivement, une rapide recherche dans les archives du Bas-Rhin révèle que deux Eve Rosine Cardès sont nées dans le petit village de  Neewiller-près-Lauterbourg, qui compte 800 habitants dans les années 1820 :
– l’une est  Eve Rosine Cardès, née le 28 mars 1819, c’est l’épouse de François Antoine Caspar
– l’autre Eve Rosine Cardès a vu le jour le 16 septembre 1821.
Ne reste plus qu’à attribuer à leur mère respective les enfants naturels nés avant 1850. Les actes de mariage de ces derniers auraient été précieux, puisque dans ces actes il est question des parents et de leur décès éventuel. Mais ces trois enfants naturels sont morts en bas âge. D’autre part les trois adresses données sont toutes différentes.
En tout état de cause, on serait tenté de penser que les deux premiers, Anne Marie et Joséphine, sont les enfants de la Rosine née en 1819, la femme d’Antoine Caspar, puisque les âges attribués à leur mère à leur naissance, 25 et 26 ans peuvent correspondre à celle-ci.
Au contraire, Émile, né en 1845 d’une mère de 24 ans, pourrait être le fils de la Rosine Cardès née en 1821.
Mais l’histoire de François Antoine, Rosine et leurs enfants n’est pas terminée, or je ne saurais abuser de la patience du lecteur qui aura déjà lu jusqu’ici… Le dénouement sera dans un autre article.

Filature de Mrs. Sandoz, Baudry et Cie, à Cernay, par Jean Mieg, lithographie de Godefroy Engelmann, 1824, BNU Strasbourg

Filature de Mrs. Sandoz, Baudry et Cie, à Cernay,
par Jean Mieg, lithographie de Godefroy Engelmann, 1824,
BNU Strasbourg

Une réponse à “Eve Rosine et Eve Rosine

  1. J’ai hâte de lire la suite…

    Vous avez raison de rappeler l’importance de l’ouvrage de Villermé qui participe à pouvoir jeter un regard plus juste sur cette époque et les conséquences de la révolution industrielle. Je vous en conseille un autre, plus récent: « Les luttes sociales à Mulhouse, 1798-1945 : Bourgeoisie et classe ouvrière , Léon Tinelli – 1998 ». On y trouve d’impressionnantes précisions sur la condition ouvrière à Mulhouse.

    Plus généraliste, il y a également l’excellent documentaire Arté « Au bonheur des dames, l’invention du Grand Magasin, qui est une mine d’or pour comprendre le cheminement social apporté par l’industrialisation intensive. (de Christine Le Goff, Sally Aitken 2011 . Durée 90 mn , N&B et Couleur).

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