Les filles soumises se rebiffent, Nice 1881

Un incident assez rare, raconté dans Le Petit Niçois du 4 février 1881 :

« Hier, à 9 heures du soir, les nommées Marie Milla et Mary Marie, toutes deux filles soumises, en passant dans la rue Alberti, proférèrent des injures ordurières contre la dame Bourella, concierge de la maison Guillabert, qui se tenait sur le seuil de la porte, et qui n’avait jamais vu les susnommées,
Le mari de la dame Bourella, qui travaillait dans une arrière-boutique, étant sorti pour demander à ces filles des explications, l’une d’elles, la nommée Marie Milla, qui tenait un couteau à la main, lui en a porté deux coups, et lui a fait des blessures du côté gauche du nez, près des sourcils.
Les deux filles soumises ont pris aussitôt la fuite et sont allées se réfugier au restaurant du Colorado, dans une chambre du 4e étage qu’elles avaient retenue pour 1a nuit et dans laquelle elles se sont barricadées. Le commissaire de police du 4e arrondissement, informé de ce fait, a dû faire enfoncer la porte, et ces deux filles ont été arrêtées pour être mises à la disposition du parquet. »

Ce qui manque à ce récit, mais le journaliste le savait-il, ou même a-t-il cherché à le savoir, c’est la cause de l’altercation. Pourquoi ces deux femmes qui, apparemment, se rendent à leur travail s’en prennent-elles à la concierge sur le pas de sa porte. Celle-ci a-t-elle émis une remarque malveillante ? Ou bien, fait comprendre par son regard et par sa mimique le mépris qu’elle a pour les deux prostituées ?
En effet, et c’est ainsi que les deux femmes la perçoivent probablement, cette concierge n’est pas seulement gardienne d’immeuble, elle est aussi, à travers cette fonction, gardienne de l’ordre social et moral. Cela ne peut que déchaîner l’agressivité des « filles soumises », qui ne sont pas seulement soumises à un proxénète, mais surtout à une société bourgeoise qui profite d’elles tout en les méprisant.
La rue Alberti fait partie de ces nouveaux quartiers qui se sont élevés à Nice au XIXe siècle avec l’expansion de la ville liée au tourisme de luxe et le déclassement des deux femmes doit leur être encore plus sensible au milieu des belles maisons neuves.
Il est possible d’autre part que leur agressivité soit liée à l’alcool, car beaucoup de ces « filles de joie » étaient alcooliques.
L’article livre un détail qui en dit long sur la prostitution à Nice en cette fin du XIXe siècle : elles ont réservé une chambre pour la nuit dans un restaurant – le journaliste écrit bien un restaurant et non un hôtel. Le restaurateur devait avoir d’autres moyens que la gastronomie pour améliorer son chiffre d’affaires. L’établissement s’appelle d’ailleurs Le Colorado, suggérant que l’américanomanie commence à sévir.
Enfin, les femmes sont deux, mais elles n’ont retenu qu’une seule chambre : travaillent-elles tour à tour ou faut-il imaginer d’autres pratiques ?

3 réponses à “Les filles soumises se rebiffent, Nice 1881

  1. Se peut-il qu’un des proches du restaurateur a émigré aux états-unis ?

    Un commerçant ayant un membre de sa famille ayant réussi l’intégration dans une contrée lointaine, en faisant souvent une fierté.., du moins c’est ce que j’ai pu remarquer lors de mes recherches sur ce sujet.

    Quant ces deux filles soumises, la série 4M aux AD pourrait aiguiller un niçois un peu curieux sur les raisons réelles de ce conflit et nous les rapporter, plus bas, en commentaires . 🙂

    • À ma connaissance, il n’y a pas eu d’émigration niçoise vers les États-Unis au XIXe siècle. En ce temps-là, c’est plutôt Nice, au sommet de sa prospérité et de son expansion, qui attirait les immigrants, en majorité des Piémontais, alors que dans les siècles antérieurs c’étaient plutôt des Ligures (comme certains de mes ancêtres).
      C’est l’époque où le Far-West commence à être à la mode et bientôt Buffalo Bill viendra en Europe.

  2. J’ignorais cette propérité niçoise en cette période… J’ai un peu planché sur les tournées de Buffalo Bill en raison d’une anecdote famimiale à dater, que j’ai pu ainsi remettre dans son contexte. Il y a une bonne matière les vieux journaux!

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